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Un drame : La disparition des traditions orales

Vous êtes ici : » » Un drame : La disparition des traditions orales ; écrit le: 13 juillet 2013 par imen modifié le 8 novembre 2014

La communication orale 1

Cette transmission orale des souvenirs communs au groupe se poursuit aujourd’hui encore, malgré l’apparition de l’écriture et de l’histoire, dans les populations qui vivent en marge de notre civilisation. Mais elle est menacée par la disparition progressive, malheureusement inéluctable, de traditions et de langues. Le linguiste Michael Krauss estime que la moitié des quelque six mille langues parlées au début du XXe siècle par les six milliards d’hommes qui vivaient sur la planète, ont déjà dis­parues, et que, parmi celles qui subsistent, 80 % ne sont utili­sées que par des vieillards. C’est non seulement le cas dans les régions encore mal explorées de Nouvelle Guinée ou d’Afrique, mais aussi dans les réserves indiennes des Etats-Unis, et même dans certaines communautés d’Europe ou d’Asie où subsistent de précieuses traditions orales, qui ne sont malheureusement plus parlées que par quelques dizaines de personnes âgées. L’aleut, la langue des habitants des îles Aléoutiennes, au large de l’Alaska, n’est plus parlée que par une centaine de personnes. Des linguistes australiens ont recueilli auprès d’un homme de quatre-vingts ans, dernier survivant d’une petite tribu vivant dans une île isolée, un langage aborigène original, le kayardild, qu’il était le dernier à parler. Sa grammaire est très particu­lière : le futur est indiqué, non seulement par les verbes, mais aussi par les autres termes de la phrase. Il restait cinq per­sonnes parlant la langue des Indiens Zapara, en Amazonie, quand une linguiste, aidée par !’UNESCO, a sauvé cette langue, très riche et liée à la flore et à la faune, également menacées, de la forêt.
Les linguistes sont désolés de voir ainsi disparaître des élé­ments essentiels pour la compréhension de l’histoire des langues et leurs relations mutuelles. Tout langage forme une partie de la clé permettant de saisir la culture d’une communauté. L’étude des langages participe même à l’histoire de l’humanité : elle a servi à la reconstitution des migrations des agriculteurs, du proche- Orient vers l’Europe, lorsqu’ils ont importé leurs techniques entre – 10 000 et – 5 000 ans et ont ainsi transformé notre façon de vivre. L’UNESCO joue un rôle important dans le sauvetage, non seulement des langues, mais aussi des traditions menacées, avec la création récente de la notion de « patrimoine immaté­riel » et de la proclamation de « chefs-d’œuvre » de ces tradi­tions, qui comportent aussi bien des chants, des spectacles, des peintures du corps et du visage, des cérémonies traditionnelles, des fêtes populaires comme les carnavals.
Le grand spécialiste des mythes, Georges Dumézil, traquait les langues en voie de disparition, n’hésitant pas à se rendre sur place pour les apprendre. Il en parlait une quarantaine, dont une douzaine de langues caucasiennes, qui passent pour les plus dif­ficiles du monde, et qui n’étaient plus parlées que dans de petits villages turcs où vivaient des émigrés. L’on de ses grands bon­heurs fut de découvrir dans un village perdu, à trois cents kilo­mètres d’Istanbul, un groupe d’une dizaine de vieillards qui parlaient encore l’oubykh, une langue que l’on croyait disparue. Son élève, Georges Charachidzé, l’a assisté dans la tâche de faire survivre cette langue, uniquement parlée, dont il dit qu’elle est l’une des plus anciennes de l’humanité – elle naquit il y a plusieurs millénaires sur les bords de la mer Noire. C’est une langue parfaitement originale, la plus riche en consonnes : elle en possède quatre-vingts pour deux voyelles seulement. Georges Charachidzé fit avec Dumézil un dictionnaire d’oubykh, qu’il qualifie d’objet parfaitement surréaliste, dans la mesure où il n’est destiné à aucun lecteur : à la mort de Georges Dumézil, il ne restait qu’un vieillard parlant l’oubykh, et il n’avait pas besoin de dictionnaire.
De son côté, l’Africain Amadou Hampaté Bâ, né dans le pays Dogon, au pied des falaises de Bandiagara, s’est battu toute sa vie pour retenir le temps qui s’enfuyait, celui des traditions orales de son pays. C’est l’auteur de cette belle sentence : « un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle. » Il recueillit lui-même, auprès des sages peuhls les récits mythiques, les contes sacrés en voie de disparition.
À l’autre bout du monde, dans le froid et la nuit polaires, l’ethnologue Jean Malaurie a beaucoup fait, de son côté, pour que survivent les traditions orales et les dialectes des Inuits, les Eskimos du Grand Nord canadien. Il a appris la langue du groupe où il a vécu des années, côtoyant le chaman qui, installé face au Soleil, devant l’obscurité d’une profonde crevasse, fai­sait tourner une pierre pendant des jours, jusqu’à ce que son esprit sorte de son corps, pour renaître dans celui d’un ours ou d’un morse. Il a reconstitué la généalogie de ces hommes et de ces femmes du grand froid, qui vivaient encore, il y a quelques années, comme aux temps de la préhistoire, en étroite commu­nion avec une nature hostile, à laquelle ils se sont parfaitement adaptés et dont ils anticipent souvent les changements d’état. « Ce que j’avais sous les yeux, dit Jean Malaurie, c’était Lascaux vivant. » Il a toujours été persuadé que l’humanité retrouverait une vigueur nouvelle en écoutant les sociétés traditionnelles, les seules probablement, dit-il, qui ont su conserver une dimension spirituelle. « Ce sont des sociétés d’avenir, elles sont peut-être notre second souffle. Il y a là un trésor inestimable et nous ne cessons de le menacer sans réaliser que c’est une part de nous- mêmes qui risque de disparaître avec lui. Qui n’est habité au plus lointain de ses pensées par un chasseur, par un primitif ? On déplore la disparition de l’oiseau rare, d’espèces végétales. C’est très bien. Mais que fait-on pour ces faibles ethnies qui sont comme en réserve de l’histoire ? »
On saisit l’angoisse de notre ignorance lorsqu’on évoque des peuples disparus dont on ne sait presque rien et qui nous inter­pellent au travers de leurs mystères. C’est le cas des communautés qui habitèrent l’île de Pâques pendant quelques milliers d’années. Venus de Polynésie, les Pascuans détruisirent peu à peu la végétation de l’île, autrefois boisée, provoquant du même coup leur perte, et ne nous laissant que ces grandes statues de pierre énigmatiques, dressées, le dos tourné à l’océan, on ne sait ni comment ni pourquoi. Ainsi que de maigres traces, quelques inscriptions dont le sens nous échappe, une écriture indéchif­frable. Quelle fut le destin de ce peuple, comment a-t-il vécu sa déchéance ? Nous ne le saurons jamais et cette absence manque ; l’histoire de l’humanité, à celle de tous les hommes.

Vidéo: Un drame: La disparition des traditions orales

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