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Le temps du groupe : L’importance de la généalogie

> > Le temps du groupe : L’importance de la généalogie ; écrit le: 14 juillet 2013 par imen modifié le 8 novembre 2014


Pourquoi la généalogie?

Les paysans de nos campagnes occidentales participent d’une autre façon à cet oubli de la mémoire collective passée : ils n’attachent plus beaucoup d’importance au souvenir de leurs ancêtres lointains. Ils ne se rappellent guère que de ce qui s’est passé depuis deux ou trois générations. Ils parlent volontiers du « temps d’avant », du « temps passé », sans plus de précision. Qu’est-ce donc que l’ancestral, demande le psychiatre Eugène Minkowski ? « En suivant la marche du temps dans le passé, on le voit se perdre dans la brume, la nuit des temps. Nous n’éprouvons au fond nul besoin de percer cette brume, car elle reste intangible, comme une toile de fond […] Le passé passe, mais les événements passés continuent à vivre dans le présent comme tels, et non comme de simples souvenirs. Puis le passé n’est plus que passé. Il s’éloigne de nous, se perd dans les ténèbres de l’inconnu, conservant d’ailleurs un charme qui lui est propre. Le passé lointain rejoint l’inconscient. »
Il y a deux siècles, nos ancêtres connaissaient bien mieux leur généalogie et l’histoire de leur groupe. Le conteur breton Pierre-Jakez Hélias, qui devint célèbre après la publication de son livre de souvenirs, Le Cheval d’Orgueil, a passé des années à parcourir les chemins de la Bretagne profonde, à la recherche d’anciens qui avaient des histoires à raconter, qu’il recueillait et disait ensuite à la radio, dans une émission très suivie. Il confie la difficulté qu’il avait et la diplomatie dont, il devait faire preuve pour faire parler ces vieux, souvent solitaires et susceptibles, qui étaient les derniers dépositaires de récits étranges, venus de très loin dans le temps. L’un d eux, reconnaissant Hélias, l’apostropha un jour en disait : « Tiens, voici venu jusqu’ici le quêteur de mémoire » — ce qui ravit le conteur. Pour les amadouer, il commençait souvent par leur raconter ce qu’il appelle les « merveilleuseries » de son grand-père, ce qui amenait parfois un clin d’œil de connivence. Illettrés, ne par­lant que le breton, ces conteurs paysans possédaient dans leur mémoire le folklore original de la Bretagne profonde, transmis de père en fils, peut-être depuis des siècles. Ils doivent avoir tous disparus aujourd’hui.
Le souci de se souvenir des ancêtres était particulièrement vif chez certains groupes européens. Chez les anciens saxons, les lignées royales, quoique écrites seulement à la fin du x siècle, s’étaient perpétuées oralement depuis au moins le IVe siècle. Cer­taines populations vivant loin de notre civilisation font encore un effort considérable pour reconstituer leur généalogie, car elle représente un élément essentiel de la cohésion du groupe. L’anthropologue Meyer Forbes a étudié les populations Taie, en Afrique occidentale et les Mututsi du Rwanda. Les membres de ces tribus peuvent réciter les noms de leurs ancêtres jusqu’à huit, et parfois douze générations. On cite une société du Nigeria où les généalogies sont apprises par les parents à leurs enfants et leur mémorisation contrôlée. Il en est de même des Mélané­siens : un chef Maori a récité devant un officiel de Nouvelle- Zélande, qui l’interrogeait sur sa famille, le nom de ses trente- quatre ancêtres directs, ainsi que celui des collatéraux et de leurs conjoints, ce qui représentait mille quatre cents personnes.
Chez les Polynésiens, les généalogies se plaçaient dans des sortes d’hymnes rituels, chantés sans discontinuer tandis que les femmes de sang royal étaient enceintes, jusqu’à ce qu’elles accouchent. Chaque nouveau-né, dans beaucoup de sociétés africaines, reçoit encore deux noms, dont l’un, le plus impor­tant, perpétue la mémoire d’un ancêtre. Jean Malaurie, l’ethno­logue du Grand Nord, raconte qu’il en est de même chez les Eskimos, chez qui le groupe est constitué par les morts autant que par les vivants. Cette attention portée aux généalogies pré­figure l’histoire, disent les ethnologues. Les chamans, ces per­sonnages dotés de pouvoirs magiques, intermédiaires obligés entre les hommes et le monde du surnaturel, ont toujours été réputés capables de remonter, par un effort de mémoire excep­tionnel, dans la généalogie du groupe, jusqu’aux temps les plus lointains, ceux des origines.
Un exemple célèbre dans le monde des ethnologues à propos des divergences de vues qui se manifestent parfois entre Occi­dentaux et autochtones, à propos des généalogies est celui de colonisateurs britanniques, qui, pour régler des conflits de terri­toire, voulurent mettre par écrit les généalogies transmises ora­lement depuis toujours par les Tiv, une population du Nigeria. Lorsque les Britanniques utilisèrent ces généalogies lors d’un différent, raconte l’ethnologue Pascal Boyer, les Tiv protes­tèrent avec véhémence, affirmant qu’elles étaient inexactes. Le fait de retenir par cœur des généalogies implique nécessaire­ment de nombreuses modifications, parfois inconscientes, en vue d’adapter constamment le savoir généalogique à l’état des rapports sociaux du moment. Pour les Tiv, seule cette généalo­gie modifiée était la vraie. Les données orales sont très souvent le résultat d’actions sociales avant d’être des traces précises du passé, ou l’expression de croyances. C’est essentiellement ce qui fait leur importance pour le groupe. L’ethnologue Georges Balandier, cité par l’historien Jacques le Goff, parlant des habi­tants du Congo, écrit que, pour eux, « les commencements paraissent d’autant plus exaltants qu’ils survivent moins préci­sément dans le souvenir. Le Kongo n’a jamais été aussi vaste qu’au temps de son histoire obscure. »

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