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Beaucoup de décès auraient être évités

> > Beaucoup de décès auraient être évités ; écrit le: 18 mai 2012 par Samouha modifié le 9 février 2019


Beaucoup de décès auraient être évités

La preuve que nous aurions pu faire autrement a été administrée à l’autre extrémité de l’Hexagone, à Marseille, où la canicule fut très intense mais où les recommandations du Pr San Marco furent suivies. Ainsi, les morts surnuméraires ne dépassèrent pas 17,5 %. Avec seulement cinq décès imputables à la chaleur survenus en hôpital. Ces résultats réduisent à néant les arguments qui consistent à accuser la fatalité, l’impossibilité de prévoir l’intensité d’une telle canicule et le manque de solidarité des Français.

Reprenons la chronologie des événements . Elle est impitoyable.

Ainsi, la canicule est annoncée dès le 1er août par Météo-France ! Voici, mot pour mot, le texte de ce premier communiqué : « Communiqué météorologique de presse de Météo-France rédigé le vendredi 1er août 2003 à 10 h 53 min. Titre : Forte chaleur. Texte : une nouvelle vague de chaleur s’installe aujourd’hui par le sud, elle enveloppera l’ensemble de la France ce week-end et se main¬tiendra plusieurs jours sur la majeure partie du pays. Il n’est pas prévu d’épisodes pluvieux significatifs au cours de la semaine prochaine ; en conséquence, l’état de sécheresse persistera sur les régions déjà concernées. »

Le 3 août, des records de chaleur absolus, en tout cas depuis la mise en place des stations de mesure de Météo-France il y a plus de cinquante ans, sont battus sur une partie du pays : 43,5° à Ville franche de Lauragais (Haute-Garonne), 41,1 à Auxerre (Yonne), 39,4 à Dinard (Ille-et-Vilaine), etc. La presse réagit très vite  mais ce sont les inquiétudes liées à la sécheresse qui sévit sur toute une partie de l’Europe depuis le mois de mai qui prédominent encore : en France les incendies de forêt font rage .


Le 4 août, 300 décès surnuméraires sont déjà survenus, mais on ne le saura que bien plus tard. Les ministres concernés ne s’inquiètent pas de la vague de chaleur ; ils ont semble-t-il d’autres chats à fouetter : ce jour-là, Jean-François Mattei, alors ministre de la Santé, présente une liste des médicaments susceptibles de faire l’objet d’une première vague de déremboursements. Il fait 40 °C sur plus de la moitié de la région Aquitaine. Et le 5 août, Roselyne Bachelot, alors ministre de l’Écologie, prend un arrêté qui modifie la partie du littoral concernée par l’ouverture de la chasse aux canards et rallidés  (cette décision est prise contre l’avis du Conseil d’État, à la satisfaction des chasseurs – et électeurs concernés ; la date n’est pas changée).
Le 7 août, la situation dégénère dans les hôpitaux parisiens. On constate un nombre croissant de malaises dus à la chaleur, surtout chez les personnes âgées. Météo-France estime que la vague de chaleur va se maintenir pour les six à sept jours à venir et met en garde le public à propos des risques sanitaires. Voici le texte exact du communiqué daté du jeudi 7 août 2003 à 16 h 43 min : « Titre : Poursuite de la canicule sur la France. Texte : L’air très chaud, qui s’est installé sur la France, se maintiendra durant les sept prochains jours (jusqu’au jeudi 14 août). Mis à part les régions littorales, où les températures peuvent s’abaisser locale¬ment du fait des brises marines, des températures très élevées continueront à régner sur le pays. Les températures minimales seront, sur de nombreuses régions, voisines ou supérieures à 20°, atteignant localement 24 ou 25°. Les températures maximales s’élèveront jusque 36 à 40°. La persistance de cette situation, qui conjugue températures minimales et maximales élevées, est exceptionnelle et constitue un risque sanitaire pour les personnes sensibles (personnes âgées, personnes malades, et nourrissons). »

Le vendredi 8 août, les pompiers de Paris comptent plus de 100 interventions par jour pour des malaises dus à la chaleur. Au cours de cette première semaine du mois d’août, ils ont déjà constaté une situation inhabituelle en cette matière. L’Assistance publique – Hôpitaux de Paris met en place un dispositif d’accueil en raison des « conditions climatiques exceptionnelles », augmente sa capacité de lits d’hospitalisation et décale les opérations non urgentes, alors qu’un communiqué du ministère délivre des conseils de prudence… Ce jour-là, le nombre de morts en excès par rapport aux années précédentes est déjà de 3 900. On ne le saura que plus tard. Il devient cependant difficile d’ignorer, même au sommet de l’État, qu’il se passe quelque chose de très grave.

Dimanche 10 août : le Dr Patrick Pelloux , président de l’Association des médecins urgentistes hospitaliers et responsable des urgences à l’hôpital Saint-Antoine, dénonce à la télévision la gestion « scandaleuse » de la canicule dans les hôpitaux. Il parle d’« hécatombe » chez les personnes âgées et annonce 50 morts. La Direction générale de la santé reconnaît une augmentation de la mortalité qu’elle associe à des excès de chaleur. On apprendra plus tard qu’il y déjà eu 6 541 issues fatales.

Le lundi 11, les hôpitaux d’île-de-France décident le passage au niveau 2 du « Plan d’action chaleur extrême ». Dans un communiqué du ministère de la Santé, il est affirmé « qu’il n’existe pas d’engorgement massif des urgences » et que « les difficultés rencontrées sont comparables aux années antérieures, en dehors de cas ponctuels de certains établissements et d’un ou deux départements d’île-de-France » ! Dans l’après-midi, Roselyne Bachelot appelle les Français au civisme et aux économies d’énergie, et déclare que l’heure n’est pas à la polémique mais à la « prise de conscience citoyenne ». Afin d’économiser l’électricité, elle a fait couper la climatisation de son ministère
pour donner l’exemple (« au risque de provoquer des malaises chez les employés les plus fragiles », disent alors quelques mauvaises langues dudit ministère). Elle recommande de préférer les douches aux bains, d’éteindre la lumière lorsque l’on quitte une pièce, de garer sa voiture à l’ombre pour n’avoir pas à se servir trop de la climatisation (sic), de ne pas utiliser de sèche-linge, etc. !


Dans la soirée du 11 août, lors de son passage au journal télévisé de 20 h sur TFl, Jean-François Mattei annonce la mise en place d’un Numéro vert pour la prévention contre la chaleur et la déshydratation. Il affirme aussi ne pas avoir sous-estimé les conséquences d’une canicule qui, selon lui, « n’était pas prévisible » . Il y a maintenant 8 000 morts.
Le lendemain, mardi 12 août : conférence de presse du Premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, depuis son lieu de villégiature à Combloux (Haute-Savoie). Refusant de « polémiquer » mais refusant aussi toute critique sur l’action de son gouvernement, il annonce la mise en place de lits supplémentaires dans les hôpitaux militaires. Depuis le début du mois, 10 600 personnes ont trouvé la mort, soit plus de 830 décès par jour en moyenne.

Le mercredi 13, les Pompes funèbres générales enregistrent une hausse de la mortalité de 37 % entre le 4 et le 10 août, par rapport à 2002. Des solutions d’urgence sont mises en place pour conserver les défunts avant leur inhumation. Un entrepôt frigorifique des Halles de Rungis est réquisitionné à cet effet. M. Mattei admet qu’il y a plus de morts que d’habitude, mais que le système de santé s’est mobilisé et a su faire face ! M. Raffarin demande toutefois que le « plan blanc » soit activé en Ile-de-France (le « plan blanc hospitalier » est un plan d’organisation du système hospitalier en cas d’afflux de victimes ou de crise à caractère exceptionnel).
Le jeudi 14, M. Mattei évoque une « épidémie de décès » et annonce que le bilan chiffré sera lourd. Pour l’heure, il parle de 1 500 à 3 000 décès. Pour sa part, la Direction générale de la santé (DGS) en annonce 3 000. Les Pompes funèbres générales rappellent du personnel et installent quatre tentes réfrigérées en banlieue parisienne. Le président Chirac fait alors savoir, depuis sa villégiature canadienne, qu’il suit l’évolution de la situation. Le Premier ministre demande le déclenchement du plan blanc dans tous les départements. Attaqué, notamment par les « Verts », le Parti socialiste et le Parti communiste, M. Mattei déclare qu’il n’a pas de reproche à se faire. La sortie de crise commence le lendemain 15 août, avec la baisse des températures ; les urgences connaissent un peu de répit.

Le 16 août, la température descend presque partout en dessous des 30 °C. Ce même jour, le Premier ministre annonce, dans une conférence de presse solennelle donnée à l’Hôtel Matignon, qu’une gratification financière récompensera 1’ « extraordinaire dévouement » des personnels de santé et d’assistance. Son montant sera de 90 € pour les personnes ayant travaillé moins de six jours entre le 7 et le 19 août, et de 130 € pour les personnes ayant travaillé plus de six jours. Un an plus tard, cette prime n’aura été versée, que de « façon erratique »’. En effet, certains établissements hospitaliers ont souvent décidé, avec l’accord des salariés (!), de consacrer le montant des primes à l’acquisition
1. Ci. Le Monde, 24 août 2004.

de matériel d’hydratation, de ventilation, d’arrosage des sols, etc.
Jean-François Mattei annonce le lendemain, 17 août, que la situation est « totalement maîtrisée » et dément l’estimation de 5 000 morts faite par le Dr Patrick Pelloux. On se demande sur quelles bases puisque dès le lendemain, 18 août, il change d’avis et juge plausible cette hypothèse de 5 000 morts dus à la vague de chaleur ! Il critique alors la Direction générale de la santé qui ne l’aurait pas informé à temps. Se sentant mis en cause, le Pr Lucien Abenhaïm, directeur général de la santé, démissionne dans l’après- midi. Lucien Abenhaïm déclarera plus tard : « Face à la chaleur, la climatisation est la seule solution, comme le chauffage l’est en hiver. Si les hôpitaux où sont morts 2 500 personnes avaient été climatisés, il n’y aurait eu que 40 décès ; et si les maisons de retraite, où 5 000 personnes ont perdu la vie, l’avaient été il n’y aurait eu que 100 morts. »


Le 20 août, M. Jean-Pierre Raffarin promet des chiffres officiels sur le bilan de la canicule en France. Il appelle à la « prudence » après la publication d’une estimation d’un groupe de pompes funèbres, qui évoque jusqu’à plus de 13 000 décès supplémentaires. Ultérieurement, on découvrira qu’au 20 août, 14 802 personnes ont été tuées par la canicule.

Les leçons de ce drame sont principalement rétrospectives car on voit bien que le ministère de la Santé, les médecins urgentistes, et les pompes funèbres – jusqu’au 13 août – n’ont pas disposé de chiffres qui permettaient d’évaluer véritablement l’ampleur de la catastrophe. Dans ces conditions, les pouvoirs publics ne pouvaient que réagir, c’est-à-dire ne jamais être à temps à la hauteur des événements. De ce point de vue, si l’on considère que la « gouvernance »*consiste à seulement réagir, on se condamne à l’inopérance, qui fut à l’ordre du jour pendant tout le mois d’août, sauf là où les médecins et l’ensemble des personnels hospitaliers n’ont cessé de combattre, c’est-à-dire sur le terrain. Si au contraire on considère que « gouverner c’est pré¬voir », on se situe alors dans la problématique du principe de précaution. Cela peut être extraordinairement efficace : dans ce cas précis, des milliers de vies auraient pu être sauvées ; mais cela peut aussi être inutilement coûteux. C’est une question de choix après analyse. Cependant, il n’eut pas été très risqué de prendre des mesures dès les premières fortes chaleurs d’août, c’est-à-dire dès le 3 de ce mois. Mais, dédaignant les recommandations de Jean-Louis San Marco, et les leçons répétées des canicules précédemment survenues dans l’Hexagone et à l’étranger , le gouvernement de la France en a décidé autrement.

Au cours de l’été 2005 qui fut sec mais non caniculaire au sens technique du terme, les services de Météo-France et la presse, ont crié à la canicule. Il convient de s’en réjouir, même si ces alertes (orange, rouge…) ont été souvent exagérées. Il aura fallu des milliers de décès pour qu’on en arrive enfin à prendre quelques précautions élémentaires.

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