L’organisation spatiale de l’espèce : Approche biologique

> > L’organisation spatiale de l’espèce : Approche biologique ; écrit le: 27 juin 2013 par imen modifié le 11 novembre 2014

L’étude de J. L. Martin que nous venons de présenter est de pure tradition darwinienne et se situe dans la lignée des travaux des biogéographes du XIXe siècle. On peut se demander si ces résultats peuvent être confirmés au niveau de la biologie de l’espèce. Il se trouve que les travaux menés par l’équipe d’ornithologues de Montpellier ont eu également pour thème la biologie de reproduction de la Mésange bleue. En effet, non seulement cette espèce pond au printemps un nombre d’œufs variable selon le milieu (voir Isenmann 1987 pour une revue) mais la date à laquelle les œufs sont pondus varie également. C’est ce dernier paramètre populationnel que nous allons développer à présent car il complète admirablement le travail mené sur la variation morphologique.
Sous les climats tempérés, la période d’abondance maximale de nourriture pour les jeunes mésanges se situe au printemps et au début de l’été. La maximisation de la valeur sélective des individus, c’est-à-dire de leur contribution génétique à la génération suivante, impose une synchronisation entre cette période d’abondance maximale et la période d’élevage des jeunes (Lack 1968). Un problème se pose alors aux oiseaux. En effet, si nous prenons comme exemple un couple nichant dans une chênaie caducifoliée et dont la grandeur de ponte est de dix œufs, il va s’écouler plus d’un mois entre le moment où les oiseaux « décident » de se reproduire et la période de demande maximale de nourriture par les poussins. En effet, la ponte du premier œuf survient environ deux à quatre jours après l’accouplement, la femelle va pondre un œuf par jour soit dix jours de ponte, l’incubation dure quinze jours environ et la période de demande maximale par les poussins se situe lorsqu’ils sont âgés de dix jours (van Balen 1973). Il doit donc exister dans le milieu des facteurs qui jouent le rôle de stimulus dans le déclenchement de la reproduction et permettent une coïncidence ultérieure entre les besoins maximaux des poussins et le pic de ressources alimentaires. En général, le changement annuel de la photopériode est le premier déterminant du cycle de la reproduction chez les oiseaux, des facteurs locaux fixant ensuite la date précise du début de la ponte (voir Immelmann 1971, Fallet et al 1987). Parmi ces facteurs locaux on peut citer l’élévation des températures et . augmentation des ressources alimentaires (voir Klomp 1970, Martin 1987, Daan et al 1989 pour des revues). C’est ce dernier facteur que nous allons analyser plus en détail en rappelant que, si la nourriture disponible pour la femelle au moment de la ponte joue un rôle de stimulus déclencheur de la reproduction par sa qualité d’indicateur de la future période optimale d’élevage des jeunes (Moreau 1950, Lack 1954, 1966), elle détermine également la ponte en fournissant à la femelle l’énergie nécessaire à la confection des œufs (Lack 1966, Perrins 1965, 1970). Il ne faut pas perdre de vue qu’une mésange dont la ponte est de dix œufs, doit produire son poids en œufs en dix jours ! En quoi l’étude de la variation de la date de ponte de la Mésange bleue complète-t-elle le travail mené sur la morphologie de l’espèce ?
Les travaux menés en Angleterre et en Hollande sur les Mésanges bleue et charbonnière avaient montré que plus les femelles pondent précocement, plus la grandeur de leur ponte et le poids moyen des poussins sont élevés et moins la mortalité des jeunes au nid est forte. De plus, les secondes pontes menées après le succès d’une première ponte sont exceptionnelles. Ceci suggère que, dans ces milieux, les oiseaux pondent en moyenne trop tard et qu’ils élèvent leurs jeunes après le maximum de ressources alimentaires (voir Perrins 1965 et Lack 1968 pour une synthèse et une bibliographie plus complète). Perrins avait proposé en 1970 un modèle explicatif sur ce point. Pour lui, les femelles pondent dès que le milieu peut leur fournir des ressources alimentaires suffisantes pour assumer le coût énergétique de confection des œufs (niveau 2 en dessous duquel la ponte est impossible). Cependant, sous les climats contrastés de l’Europe du nord et du centre, le développement des ressources alimentaires au printemps est très rapide et son maximum très bref. Les oiseaux ne peuvent donc pas élever leur nichée à la période optimale, car il existe un temps incompressible de confection et d’incubation des œufs noté X . La période de ponte des oiseaux n’est donc pas optimale.
En région méditerranéenne continentale française, la date de ponte des mésanges est également un peu trop tardive dans les chênaies de chênes pubescents (Quercus pubescens, essence décidue) où l’on retrouve un fonctionnement similaire à celui des populations septentrionales bien que moins marqué (pas de déclin du succès de reproduction et une diminution plus faible de la grandeur de ponte, Cramm 1982, Cramm in Blondel et al 1987, Dervieux et al 1990). En revanche, dans les chênaies de chênes verts (Quercus ilex, essence sempervi- rente au débourrement printanier plus lent), la date de ponte des mésanges est un peu trop précoce et la période d’élevage des jeunes se situe avant le pic des ressources alimentaires , Cramm 1982, Cramm in Blondel et al 1987, Clamens et al 1992). En conséquence, 14% des couples entreprennent une seconde ponte dans ce type de milieu contre 0,66% dans les chênaies de chênes pubescents (Cramm 1982 et Isenmann comm. pers.). En Corse par contre, île méditerranéenne où le chêne vert et les essences sempervirentes dominent, les travaux menés par J. Blondel et ses collaborateurs ont montré l’existence d’une ponte tardive des couples et l’absence totale de seconde ponte (Blondel et Isenmann 1979, Blondel 1985, Blondel et al 1987). De plus, le maximum des ressources alimentaires du milieu concorde avec la période d’élevage des jeunes (Zhandt et al 1990). Enfin, des mésanges corses maintenues en volière sur le continent ont pondu à la même date qu’en Corse ce qui montre que la différence dans la date de ponte entre mésanges corses et continentales est génétiquement fixée (Blondel et al 1990). Clamens et Martin (1991 mais voir aussi Clamens et al 1992) ont analysé ces données en suggérant que les caractères climatiques de la région méditerranéenne, en permettant un niveau de nourriture hivernal plus élevé et un développement plus lent des ressources au printemps, autorisent les couples à pondre à une date plus favorable à l’élevage ultérieur des jeunes. Cependant, confrontés à des milieux en mosaïque, où les ressourcesse développent à des périodes différentes, et du fait que la date de ponte des femelles est en partie génétiquement fixée, les oiseaux n’arrivent pas à s’adapter de manière optimale aux différents milieux. Ils réalisent alors un compromis, pondant un peu trop tard en forêt de chênes pubescents et un peu trop tôt en forêt de chênes verts. En Corse, par contre, les populations sont génétiquement isolées des populations continentales dans un environnement plus homogène. En conséquence les femelles pondant tardivement ont été sélectionnées et la date de ponte moyenne de la population permet une bonne concordance entre maximum des ressources alimentaires et période d’élevage des jeunes . Cette étude illustre bien le fait qu’une population ne peut génétiquement diverger des autres populations de la même espèce, et donc s’adapter à des conditions écologiques particulières, que si elle en est génétiquement isolée. Elle montre également que l’adaptation est loin d’être toujours aussi optimale qu’on ne le suppose généralement mais qu’elle résulte d’un compromis entre de multiples contraintes.

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