Du temps sacré au temps profane : L’apparition des nouveaux temps

> > Du temps sacré au temps profane : L’apparition des nouveaux temps ; écrit le: 14 juillet 2013 par imen modifié le 7 novembre 2014

L’application des nouveaux temps

Le temps des marchands va rester longtemps en opposition avec celui de l’Eglise. Cette dernière se bat farouchement contre les usuriers, qui jouent avec le temps pour amasser de l’argent sur le dos des pauvres et des insouciants. Le temps appartient à Dieu et à toutes les créatures qu’il a suscitées, disent les prêtres, et il ne peut être objet de lucre. L’Eglise tentera aussi, sans suc­cès, de s’opposer aux pratiques des marchands, qui veulent se servir du temps pour amasser en prévision d’une disette, acheter ou vendre aux périodes qui leur semblent les plus favorables, au détriment de l’intérêt des consommateurs.
Depuis, diverses formes de temps social vont se succéder, celui du travail prenant une ascendance considérable, dès la Renaissance, lorsque l’activité professionnelle de nuit est autorisée, et où surgissent les premiers conflits sociaux autour du temps de travail, lequel devient un symbole pour les luttes ouvrières dans les villes. Puis vient le temps de l’industrie : le son de la sirène remplace celui des cloches du beffroi. Le temps principal,pour les hommes les femmes et les enfants, est désormais celui du travail en usine. C’est celui auquel chacun doit se référer. Les coups de sifflet des contremaîtres rythment la vie des travailleurs. Rendant une grande partie du XIXe siècle, le travail dans les mines ou les manufactures est la dure règle, les enfants y sont embauchés dès l’âge de huit ans. Le repos hebdomadaire n’est obligatoire que depuis 1906. Le capitalisme va rapidement transformer le temps en argent, selon le mot célèbre de Benjamin Franklin, et va imprégner la société au point de devenir une façon de penser, une façon de vivre et non plus seulement une règle économique. Les lois du marché vont imposer de nouvelles formes d’échange entre le temps de travail et le capital. L’entreprise, productrice d’un temps obligé, devient le entre de la vie, comme l’avait été l’Eglise au Moyen Age. Le temps social se soumet à l’ordre marchand.
Les hommes, plus que jamais, vont se plaindre de manquer de temps. Ce n’est pas nouveau : déjà Calvin, au milieu du XVI?? siècle, « Je n’ai pas le loisir d’écrire maintenant, puisque l’heure de la leçon de théologie est imminente et qu’il ne m’a pas encore été permis de réfléchir à ce que je vais dire. » Il était pourtant levé à 4 heures tous les matins, et se couchait à 9 heures du soir. Le problème ne fera qu’empirer lorsque vont apparaître de nouveaux temps, où les préoccupations familiales et de loisirs prendront une importance plus grande, comme c’est le cas depuis quelques décennies. Pourtant, le temps libre semble du coup prendre le pas sur le temps de travail, lequel a été divisé par deux depuis le milieu du XIXe siècle. De trois mille heures de travail par an en 1850, on est passé à mille six cent cinquante heures en 1950. Il faut relativiser cette diminution, car pour beaucoup de travailleurs le temps du trajet du domicile au lieu d’activité n’a cessé d’augmenter et devient même consi- dérable pour les familles chassées des grandes agglomérations par le prix élevé des loyers, et qui habitent désormais des ban- lieues de plus en plus lointaines. Cependant, entre 1995 et 2001 la durée hebdomadaire du travail a diminué de une heure et vingt minutes et la généralisation des trente-cinq heures va encore l’abaisser, de deux heures estime-t-on.
Nous nous plaignons donc de manquer de temps, alors que nous avons, statistiquement, davantage de temps libre. Les acti­vités de loisir, qui remplissent l’essentiel de ce temps libre, représentent actuellement, pour beaucoup, une façon efficace, par leur variété, de briser la monotonie dans le déroulement du temps de travail contraignant, lequel se déroule de la même façon pour tous. On pourrait penser que ce temps est un temps libéré, qui doit permettre à chacun de produire enfin son propre temps, de vivre à son propre rythme. Que l’homme, travaillant moins, va reprendre possession de son temps et de la même façon reprendre possession de lui-même, dit le sociologue Roger Sue, qui cite Sénèque disant déjà à son disciple Lucilius : « Ton temps, jusqu’à présent, on te le prenait, on te le dérobait, il t’échappait. Récupère-le et prends en soin. »
Mais on va vite s’apercevoir que les loisirs compliquent en même temps la vie. Car il faut les remplir, et cela passe par de nouvelles activités, du sport au bricolage. Il y a désormais un temps du dimanche, qui n’est pas le même que celui de la semaine – c’est, en principe, un jour heureux, où l’on ajoute un temps de sommeil, celui de la sieste, mais ce peut être un jour plus triste que les autres pour les personnes seules. Un temps des vacances, de plus en plus souvent fractionnées, ce qui les fait paraître plus longues, et pendant lesquelles on ne vit pas au même rythme. Le temps libre fait aujourd’hui figure de nouveau temps intouchable. On ne saurait renoncer aux sacro-saintes vacances, aux week-ends, à l’âge de la retraite. Alors que nous devrions retrouver la principale qualité d’un temps heureux, c’est-à-dire ne pas avoir à s’en soucier, il nous ligote toujours. Mais on ne pourra sans doute jamais empêcher que le temps, qui n’existe au fond que sous forme de représentation, ne constitue un bouc émissaire idéal des angoisses, un lieu de cristallisation des contradictions d’une société en mutation profonde.

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