Du temps sacré au temps profane : Le temps d’un monde changeant

> > Du temps sacré au temps profane : Le temps d’un monde changeant ; écrit le: 14 juillet 2013 par imen modifié le 7 novembre 2014

Le temps d’un monde changeant

Les activités sociales sont donc devenus les éléments qui commandent le temps, en Occident du moins. Le temps que nous vivons est moins un temps individuel qu’un temps collectif,lequel prend davantage d’importance que celui des phénomènes naturels. Nous n’avons plus le choix : il faut arriver à l’heure au travail, à l’heure au théâtre ou au concert, à l’heure de la séance au cinéma, à l’heure du départ de l’avion ou du train, il ne faut pas rater le dernier métro. Il faut suivre le rythme adopté par les autres. Sauf si l’on fait partie de cette espèce redoutable, le retardataire systématique, qui fait inévitablement faux bond à ceux qu’il doit rejoindre à une réunion, et qui manque ses trains comme ses rendez-vous. Mais on entre ici dans le domaine d’une pathologie psychologique difficile à corriger, car ce type de sujet est fondamentalement en désaccord avec le rythme de vie de la collective, et souhaite vivre son existence à sa guise.
Le fait que le temps soit divisé de la même manière pour tous, créé en effet une monotonie qui provoque parfois des rebellions : jeunes ou clochards protestent à leur manière, les premiers en vivant hors des rythmes de la société, sortant la nuit et dormant le jour, les autres refusant les contraintes d’horaires imposés. « À force de mesurer le temps, de façon à le bien remplir, on en vient à ne plus savoir quoi faire de ces parties de la durée qui ne se laissent plus diviser de la même manière, parce qu’on y est livré à soi-même et qu’on est sorti du courant de la vie sociale, dit Maurice Hallwachs. Ce pourrait être autant d’oasis ou, l’on oublie le temps, mais ou , en revanche, on se retrouve. » On le voit chez les enfants : ils ont du mal à s’astreindre aux horaires que commande l’organisation de la vie
familiale, et protestent souvent, car ils ont toujours une multi- tude de choses à faire, qu’ils jugent plus importantes que ces obligations, et pour lesquelles il leur faut du temps.
Rares sont les hommes et les femmes qui peuvent échapper à cette monotonie. Et c’est souvent pour en retrouver une autre. Les religieux, retirés du monde, enfermés dans leur couvent, vivent leur temps, tout comme les militaires, qui doivent accepter un autre rythme, tout autant contraignant. La Marine nationale, faite de gens de tradition, a gardé son temps, toujours divisé en « quarts ». Dans les sous-marins nucléaires, le temps est artifi- ciellement recréé, la lumière est blanche le jour et rouge la nuit. Les prisonniers dont nous avons parlé, ou encore les malades mentaux, enfermés dans leur psychose, vivent, eux aussi, un temps socialement différent, mais aussi difficile à supporter.
Le fait de ne plus avoir de choix individuel, d’être obligé de suivre le rythme des activités quotidiennes du groupe dans lequel ils vivent, donne l’impression à beaucoup d’hommes et de femmes qu’ils n’ont « plus le temps de vivre ». En réalité, ils se laissent submerger par des contraintes qu’ils ont bien souvent acceptées, quand ils n’ont pas contribué à les créer où à les per­pétuer. La plupart d’entre nous vit perpétuellement sous la dic­tature de l’urgence, surtout sur le plan professionnel. La pause traditionnelle du déjeuner se rétrécit d’année en année, quand elle ne disparaît pas. Le jeune cadre dynamique rentre désor­mais si tard chez lui que le repas du soir, habituellement pris en famille, se fait souvent sans lui, et c’est à peine s’il a le temps d’embrasser ses enfants avant qu’ils s’endorment.
Nous vivons sous une pression temporelle constante, mais c’est bien nous qui y avons consenti. Tout va trop vite autour de nous, mais nous suivons le mouvement, et souvent nous le déclenchons. Certains voudraient voir magasins et administra­tions ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Déjà, dans certains quartiers, l’activité se poursuit la nuit, sans qu’on se soucie de ceux qui voudraient dormir, car ils travaillent tôt le lendemain. Il existe depuis peu un temps de la consommation, non seulement celui passé à effectuer des achats, de plus en plus important car cela se fait souvent dans de grands magasins situés loin du domicile – mais aussi celui de la cuisine. On achète désormais des aliments en fonction du gain de temps qu’ils procureront lors de leur utilisation pour la préparation des repas. C’est le règne des plats cuisinés d’avance, des légumes épluchés industriellement. Un « temps de la ville » semble s’être surajouté récemment au temps des entreprises et des mar­chands. Des municipalités ont d’ailleurs engagé des réflexions communes, des concertations avec les citoyens sur ce problème, en créant des « bureaux du temps », visant à considérer le temps comme un élément à prendre en compte dans la planification urbaine, au même titre que l’espace.
Il faudrait réapprendre à vivre lentement. D’autant plus que, pour nombre d’entre nous, il y a aussi le temps public et le temps secret, celui qu’on ne dévoile pas, celui d’activités par­fois inavouables, mais le plus souvent parfaitement honorables, cependant gardées pour soi, tant les jardins privés sont devenus importants pour l’équilibre mental d’hommes et de femmes per­dus dans l’anonymat de la foule et soumis à la pression du temps. Il existe en Allemagne des organismes où l’on prend des cours pour retrouver le goût d’agir avec calme. Une forme de gymnastique chinoise, le tai-chi-chuan, qui se pratique avec beaucoup de lenteur, passe pour une forme efficace de relaxa­tion et de maîtrise de soi et connaît un succès grandissant en Occident. Seuls les paysans – mais leur nombre diminue sans cesse – gardent par nécessité les traditions ancestrales et divisent le temps en périodes discontinues qui correspondent aux impé­ratifs de l’activité agricole : on travaille davantage en été qu’en hiver, car la moisson n’attend pas, ni la cueillette des fruits ou les vendanges. Mais il faut attendre que le blé et les raisins soient mûrs. Les chrono-biologistes leur donnent raison, car il est plus normal que notre organisme s’active en été et se repose en hiver, mais ils ne sont pas écoutés, bien que, périodique­ment, des médecins suggèrent d’inverser l’ordre des vacances. Mais comme le disait le grand pédiatre Robert Debré au chrono-biologiste qui lui demandait de l’aider à mettre cela en pra­tique : « Vous avez certainement raison, mais la Touraine est si agréable en été. »

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