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Des fleuves à fins multiples : L’irrigation, promesses, illusions, attentes

Vous êtes ici : » » Des fleuves à fins multiples : L’irrigation, promesses, illusions, attentes ; écrit le: 10 mars 2012 par tayechi modifié le 17 novembre 2014

L’irrigation, promesses, illusions, attentesDes fleuves à fins multiples : L'irrigation, promesses, illusions, attentes

Le recours croissant à l’irrigation aura constitué l’un des traits marquants de l’agriculture au cours du XXe siècle avec une progression  allant de 40 millions d’hectares en 1900, à 235 millions en 1971 et 340 millions en fin de siècle, soit une consommation de 2 420 km3 représentant 70 % de la consommation

apparente d’eau à l’échelle mondiale et une proportion encore plus grande de la consommation nette. Même si ces surfaces et ces volumes considérables intègrent l’utilisation des eaux superficielles et celle des eaux souterraines, le bilan établi par J. Margat fait ressortir l’importance de l’irrigation dans l’Asie des moussons (élargie au Pakistan) qui concentre 74 % des superficies irriguées dans le monde. Autre trait marquant, l’irrigation occupe une place relativement moins importante dans les pays riches, Amérique du Nord, Europe et Russie, que dans les pays pauvres, le Japon faisant exception.



Quelle réalité au-delà de ces chiffres ? Une fois faite la place des grands fleuves dans l’ensemble des systèmes d’irrigation, le problème essentiel est de savoir s: l’irrigation en général et les grands fleuves en particulier seront à même d’équilibrer dans les années à venir, croissance démographique et ressources alimentaires. Encore faut-il préciser que la réponse tient pour une large part aux techniques mises en œuvre à cette fin.

La place des grands fleuves dans les systèmes d’irrigation

En matière d’irrigation, ni les grands fleuves ni même les eaux superficielles ne sont seuls en cause et on se gardera d’oublier que les civilisations hydrauliques du Moyen-Orient et du monde arabe procèdent pour partie de la maîtrise des eaux souterraines par le biais de galeries drainantes, foggaras ou qanats. Mais pour l’essentiel, l’exploitation des eaux souterraines ne s’est largement répandue qu’avec l’avènement de la pompe  et des techniques modernes de forage. Toutefois, les limites du pompage apparaissent assez vite même si ses coûts d’exploitation sont avantageux : les nappes profondes sont souvent trop riches en ses minéraux, leurs eaux sont vite contaminées par les percolations de nitrates et de pesticides, elles se relèvent très lentement en cas de déplétion accentuée et enfin, beaucoup d’entre elles situées dans des zones arides se sont constituées lors de phases pluviales et ne se renouvellent pas, ce qui est le cas des nappes sahariennes.

Ajoutons que leur exploitation peut déséquilibrer gravement les systèmes d’écoulement superficiel : dans la région de Sacramento (Californie) la surexploitation des nappes provoquent la subsidence des formations superficielles e: transforme les basses vallées du Sacramento et du San Joaquin en marais ; l’exploitation de l’énorme nappe des Grandes Plaines de l’Ouest américain donne lieu à des phénomènes comparables, notamment dans la vallée de la North Platte (Nebraska). Quelle que soit leur puissance et si important que soit leur rôle dans l’économie de l’Ouest américain ou dans celle de la Beauce, les perspectives offertes par l’exploitation des nappes profondes restent donc assez limitées a l’échelle planétaire.

L’avenir serait donc aux eaux superficielles. Encore faut-il préciser que dans le décompte des terres irriguées, nombre de grands fleuves, ceux des régions subarctiques mais aussi ceux de la cuvette amazonienne, comptent moins que bien des cours d’eau médiocres par leur taille et leur débit, ceux de la zone méditerranéenne notamment. Sans doute les données climatiques expliquent-elles en partie cette concentration attestée par l’importance des superficies irriguées qui dépassent 4 millions d’hectares tant en Espagne qu’en Italie, mais il faut également compter avec deux autres facteurs qui s’avèrent essentiels, les pratiques et héritages culturels d’une part, les incitations du marché d’autre part.

S’agissant des grands fleuves, l’intérêt se concentre donc sur quelques séries bien typées : les grands fleuves de l’Asie des moussons bien arrosée, Changjiang, Huang-He, Gange et Brahmapoutre ; les fleuves vivifiant les diagonales arides, Indus, Tigre, Euphrate, Amou-Daria, Syr-Daria, Nil, Sénégal, Niger, Sao Francisco ; les fleuves des pays riches ou supposés tels, Volga, Danube, Mississippi, Columbia et Parana pour l’essentiel. La diversité des contextes hydro climatiques, économiques et culturels de cet ensemble implique à la fois l’analyse comparative de multiples paramètres et un parti de simplification justifié par la présentation déjà faite des rapports qu’entretiennent les divers groupes humains avec les espaces fluviaux.

Au-delà de cette diversité, une constante, la puissance des moyens mis en œuvre au moins dans les systèmes aménagés depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Importance des barrages et des retenues dont certaines sont destinées en priorité à l’irrigation : Assouan avec 168 km3, mais aussi Mangla et Tarbela (14 km3) au Pakistan, Atatürk (47 km3) en Turquie, Manant li au Sénégal ; longueur et sections considérables des canaux de l’Ouest américain ou de l’Asie centrale ; dimensions impressionnantes de périmètres dont certains dépassent la centaine de milliers d’hectares au Soudan, complexité des techniques de gestion (encadré 2).

L’humide et le sec

La demande en eau et le rôle de cette dernière dans le cycle végétatif amènent à distinguer au moins trois types d’irrigation.

Le riz et l’irrigation en milieu humide

La riziculture de l’Asie des moussons exige des volumes d’eau considérables qui peuvent provenir soit de précipitations abondantes, soit de la dérivation sur les casiers d’un courant d’eau continu, le riz – du moins oriza sntivn, le plus répandu car le plus productif- demandant un apport en oxygène qui exclut le recours aux eaux stagnantes. L’apport optimal à l’hectare peut varier selon la nature des sols argileux ou sableux mais il est rarement inférieur à 20 000 mètres cubes par récolte. Il existe en tout état de cause une relation forte entre le mode de distribution de l’eau et les rendements qui varient de 5 ou 6 quintaux en culture pluviale à 40 quintaux et plus sur les casiers régulièrement inondés. Une autre distinction fondamentale passe par la différence entre culture irriguée et culture inondée, c’est-à-dire placée sous la gouverne des eaux non pas dérivées et contrôlées mais débordantes comme dans le delta du Gange-Brahmapoutre : trop importantes, les crues noient la récolte ; trop faibles, elles laissent les semences au sec.

En dépit de ces limites, l’Asie des moussons constitue un milieu privilégié, puisque l’apport de la rizière peut être complété par des cultures pluviales englobant aussi bien des légumes que des arbres fruitiers, des cultures industrielles et même des céréales, blé ou mil. L’alternance sur une même parcelle d’une culture irriguée en saison humide (récolte de riz kharif) et d’une culture de saison sèche (récolte de blé ou de lentilles rabi) explique les fortes densités rurales des doabs gangétiques. Cette pratique de la double culture annuelle se retrouve en Chine, mais une plus grande maîtrise de l’eau sur les terres basses des deltas explique que deux, voire trois récoltes de riz se succèdent au cours de l’année lorsque la chaleur le permet. Le climat chaud et humide n’est pas seul en cause et les performances de l’agriculture chinoise résultent pour l’essentiel d’une pratique millénaire confortée par des sommes de travail considérables.

Les grands fleuves dans les déserts

Au niveau le plus simple, encore observable par endroits dans les vallées du Sénégal et du Niger, l’irrigation se limite aux cultures de décrue qui occupent, soit d’étroites bandes de terrain sur les rives, soit les marges des cuvettes. Ces sites sont fertilisés par la crue du fleuve et amollis par sa décrue. De telles pratiques sont sans doute à l’origine des aménagements traditionnels dans les vallées du Moyen-Orient ou sur le Nil et toutes les transitions dans le temps et l’espace existent entre cette utilisation simple d’un espace non aménagé et les grands systèmes de réservoirs et de canaux qui sont maintenant la pratique courante.

L’évolution vers des aménagements toujours plus amples et plus complexes semble au demeurant inéluctable. Source de vie, en dehors de laquelle les agricultures égyptienne ou pakistanaise seraient inconcevables, le fleuve n’est pas exempt de limitations : en l’absence de canaux de dérivation, les superficies irrigables et donc cultivables sont souvent des plus réduites ; le volume des crues peut varier considérablement d’une année sur l’autre et les réservoirs constituent k seul régulateur possible. L’utilisation rationnelle des eaux fluviales appelle donc des aménagements qui ne sont concevables que dans le cadre d’une forte cohésion sociale, subie ou consentie. Ce lien extrêmement solide entre irrigation et société hiérarchisée a pour contrepartie non seulement les contraintes systématisées par la théorie de Wittfogel, mais aussi un risque de dégradation des systèmes hydrauliques en cas de rupture du lien social. C’est ainsi que l’Egypte vu ses ressources et sa population diminuer de façon dramatique lors des périodes troubles comme la fin de l’Empire romain ou le déclin du pouvoir turc.

Cette rigidité des contraintes techniques et sociales a été quelque peu atténuée par le changement technique, en l’occurrence la diffusion des pompes motorisées. Au Sénégal, celles-ci sont à l’origine des petits périmètres villageois cui se sont développés sur les rives du fleuve en tant que parade au risque de disette, en dehors de toute initiative étatique. Au Pakistan, le pompage dans les nappes peu profondes a permis de réduire le recours aux canaux et donc d’ac- croitre les superficies cultivées.

L’irrigation comme alternative

Dès lors que l’aridité cède le pas à l’alternance de saisons sèches et humides, que ce soit dans les régions tropicales, méditerranéennes ou tempérées, les systèmes agraires traditionnels n’ont pas eu systématiquement recours à l’irrigation : le mil et le sorgho sous les tropiques, le blé dans les pays méditerranéens ont servi d’assise à des systèmes de production simples et à peu près stables. Mais s’il n’est pas obligatoire, le recours à l’irrigation n’en offre pas moins des alternatives doublement intéressantes, soit que celle-ci assure la régularité des récoltes et l’accroissement des rendements, soit qu’elle permette l’élargissement de la gamme culturale.

La régularité des récoltes et l’accroissement des rendements constituent des avantages d’autant plus évidents qu’ils n’impliquent aucun changement des thèmes et des calendriers culturaux. Précisons simplement que sous un climat tempéré du type ukrainien ou mid-west, le rendement d’un hectare de blé type Dakota passe de 20 à 50 quintaux au prix de deux arrosages et que le rendement d’un hectare de maïs passe de 50 à 90 quintaux au prix de trois arrosages. Il n’empêche que dans ce second cas, les coûts d’arrosage et de culture (incluant un apport supplémentaire d’engrais et les coûts de drainage) représentent à peu près l’équivalent de 30 quintaux. L’arrosage n’en constitue pas moins une assurance sérieuse contre le risque de sécheresse. Il permet également d’élargir Paire de production d’une culture donnée. Dans le Centre-Ouest des Etats-Unis, le maïs a ainsi supplanté le blé, cependant que le blé et le sorgho, dûment arrosés repoussaient vers les Grandes Plaines de l’Ouest, la marge des terres cultivées. Dans la vallée du Sénégal, l’alternative se pose moins en termes de rendement qu’en termes d’assurance contre la sécheresse mais cela au prix d’un changement de culture, riz contre mil, qui suppose un apprentissage difficile.

L’alternative riz contre mil montre bien ce que peuvent être les modalités d’un élargissement des thèmes culturaux : des récoltes plus nombreuses, puisque le riz peut se cultiver durant la saison des pluies ou en contre-saison, mais aussi la rupture de cycles de production monotones. Dans la vallée de l’Indus, autrefois

limitée au blé et à la luzerne, l’irrigation a permis l’introduction de la canne à sucre et du coton, ainsi que la plantation de vergers. Dans les pays riches, l’élargissement passe plutôt par la substitution de cultures délicates, fruits et légumes, aux cultures vivrières.

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