Grands fleuves et grands travaux : De Bagdad à Santa Fe

> > Grands fleuves et grands travaux : De Bagdad à Santa Fe ; écrit le: 9 mars 2012 par tayechi modifié le 17 novembre 2014

De Bagdad à Santa Fe

En matière d’hydraulique, les techniques des ingénieurs romains tiennent des traditions étrusque et grecque plus que de celles de l’Egypte et du Moyen- Orient. Plus de voûtes, d’aqueducs et de drains que de canaux d’irrigation. Plus d’intervention sur des sources et des marais que sur des fleuves. Plus d’hydraulique urbaine que de champs irrigués. Quelques ouvrages remarquables cependant, en dehors des aqueducs, comme le barrage de Mérida dans le bassin du Guadiana. Pour le reste, on est encore à discuter sur l’origine romaine, wisigothique ou andalouse de quelques vestiges témoignant d’anciens systèmes d’irrigation en Espagne.

Ce sont les Arabes qui ont valorisé les traditions de l’hydraulique fluviale intique, tout en élargissant, grâce à leurs contacts avec l’Inde et l’Asie centrale, l’éventail des espèces cultivées et surtout des techniques qui incluent à la fois les aménagements fluviaux, les techniques de submersion appliquées aux rizières, l’application de la roue à la noria et à la roue de moulin, les techniques d’hydraulique souterraine avec les qanats.

De 762 à 1258, les califes abbassides reprenant les traditions mésopotamiennes, aménagèrent autour de Bagdad un système de cinq canaux joignant l’Euphrate au Tigre et destinés à la navigation aussi bien qu’à l’irrigation ; ils remirent également en eau le canal de Nahrwan et régularisèrent les débits de ces divers ouvrages par des systèmes de barrages équipés de vannes . Malheureusement ces ouvrages connurent le même sort que ceux de Babylone : à la salinisation des terres (qui fit tomber en cinq siècles le rendement moyen de l’orge de 100 à 20 boisseaux par hectare) et à l’ensablement des canaux s’ajouta au début du XIIIe siècle une défluvation du Tigre qui retrouva un ancien cours bien à l’Est de Bagdad tout en ruinant le canal de Nahrwan. Lorsque survint l’invasion mongole, le califat avait perdu, avec la maîtrise des eaux, l’essentiel de sa puissance.

Avec la conquête musulmane arrivèrent en Al-Andalus, forts de leurs savoirs hydrauliques, des immigrants perses, irakiens, syriens, égyptiens. En témoignent encore le vocabulaire espagnol de l’eau, les cultures implantées durant cette période (orange, coton, riz, canne à sucre) et le corpus de la législation hydraulique valencienne, conçu sur le partage démocratique de l’eau, ce qui, une fois de plus, prend Wittfogel en défaut. Outre les réalisations non spécifiquement liées aux fleuves, on portera à l’actif d’Al-Andalus, la constitution de huertas conçues sur le modèle damascène (Murcie, Grenade, Cordoue, Valence) et la construction d’ouvrages comme la grande noria d’Alcantarilla, et les barrages d’Almansa et de Tibi.

Il est intéressant de noter que ces deux ouvrages qui furent les plus importants de leur époque furent améliorés à plusieurs reprises avant et après la Reconquista. La transmission des savoirs semble s’être faite sans heurt et sans rupture des traditions : en 1239, un an après la conquête de Valence, le roi Jaime stipule que « vous pourrez irriguer avec ceux-ci (les canaux) et prendre l’eau sans obligation, service ou tribut ; et vous prendrez ces eaux comme il a été établi par le passé et comme il était de coutume au temps des Sarrazins ». Cette continuité explique l’avance technique des ingénieurs espagnols des XVIe et XVIIe siècles sur leurs homologues européens et la réalisation d’ouvrages importants comme le grand réservoir du Guadalantin ou le barrage de Valdeinferno .

Ces techniques venues de l’Orient et reprises par les Espagnols, furent transférées par ceux-ci de PAncien au Nouveau Monde, où elles fusionnèrent avec c’autres pratiques comme celle des jardins flottants, les chinampas du Mexique et celle des canaux creusés à partir du Xe siècle par les Indiens Pueblos. De nombreuses missions  furent fondées sur le modèle de la huerta dans le Nord du Mexique et le Sud-Ouest des Etats-Unis, du Texas à la Californie. La carte de Santa Fe dressée en 1846 par les cartographes américains montre un fort dominant un couvent, un marché et une ville, établis sur l’apex d’un torrent dont les eaux canalisées arrosent en aires concentriques un quartier d’artisans, des jardins des champs, avec un système de drainage aboutissant au Rio Grande. L’analogie avec Lorca ou Antequera est frappante.

Lorsqu’ils s’établirent sur les rives du Grand Lac Salé, les Mormons qui méconnaissaient l’irrigation tout en sachant qu’elle conditionnait leur survie, cherchèrent des modèles et les trouvèrent dans les missions. De ce long cheminement de plusieurs millénaires qui va de Babylone à la cité des Saints, devait reître la tradition hydraulique américaine, aujourd’hui la plus marquante à l’échelle planétaire.

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