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La dimension culturelle de la géographie humaine française : genres de vie et paysages

Vous êtes ici : » » La dimension culturelle de la géographie humaine française : genres de vie et paysages ; écrit le: 13 mai 2012 par abir modifié le 14 novembre 2014

La dimension culturelle de la géographie humaine française : genres de vie et paysagesLa dimension culturelle de la géographie humaine française : genres de vie et paysages

La géographie tient depuis longtemps une place importante dans la science française, mais la modernisation qu’elle subit à la fin du xixe siècle doit beaucoup aux transformations que la discipline vient de subir en Allemagne. Les géographes français ont alors volontiers comme modèles Alexandre de Humboldt, Cari Ritter ou Friedrich Ratzel : c’est le cas de Paul Vidal de La Blache (1945-1918) (Sanguin, 1993).

Vidal de La Blache et l’analyse des genres de vie

Vidal de La Blache part de la conception de la géographie humaine que Ratzel avait proposée : l’étude des influences du milieu sur les sociétés humaines. Pour l’analyser, il s’intéresse lui aussi à l’ensemble des techniques et des outillages que les hommes mettent en œuvre pour transformer le cadre où ils vivent, le rendre plus conforme à leurs besoins et l’exploiter : il souligne tout ce que les collections d’artefacts accumulées dans les musées d’ethnographie apportent à la compréhension îles rapports des hommes et de leur environnement.



Pour Vidal de La Blache comme pour les géographes allemands ou américains, la culture pertinente pour les géographes est celle que l’on appréhende à travers les instruments que les sociétés utilisent et à travers les paysages qu’elles modèlent. Pour lui cependant, ces éléments ne prennent leur sens que si on les saisit comme des composantes des genres de vie (Claval, 1987). Cette notion permet de porter un regard synthétique sur les techniques, les outillages ou les façons d’habiter des différentes civilisations : elle les replace dans la succession des travaux et des jours, et souligne ainsi comment se nouent habitudes, façons de faire et paysages. L’analyse des genres de vie montre comment l’élaboration des paysages reflète l’organisation sociale du travail.

Le calendrier que l’on analyse révèle, entre les saisons où le temps est en totalité mobilisé par le travail, des périodes où s’insèrent des loisirs, où les gens se déplacent, vont visiter des parents ou des amis. De l’aspect technique, on glisse ainsi vers des traits sociaux.
Les tâches que l’on est amené à accomplir pour gagner sa vie sont très diverses : certaines sont dures, astreignantes, salissantes ; d’autres sont plus valorisantes. Les gens apprécient diversement les composantes des genres de vie qu’ils mènent. Ils les comparent aux façons de faire de groupes voisins : celles-ci leur apparaissent selon les cas plus dures, plus humiliantes, ou porteuses de meilleures gratifications. Les genres de vie se chargent de valeurs.

La culture est pour Vidal de La Blache et ses élèves, comme pour Ratzel et les géographes allemands, ce qui s’interpose entre l’homme et le milieu et humanise les paysages. Mais c’est aussi une structure généralement stable de comportements qu’il importe de décrire et d’expliquer. Vidal le fait dans une optique néo- lamarckienne, très sensible au rôle des habitudes. La logique écologique de l’agriculture et de l’élevage fournit une explication fonctionnelle à la plupart des traits ainsi décelés. L’étude de la diffusion des techniques permet de comprendre l’arsenal à la disposition de chaque groupe. Mais le genre de vie a des dimensions sociales et idéologiques qui sont indissolublement liés à son aspect écologique.

Dans les premières années du siècle, l’accent est naturaliste, mais les recherches de terrain conduisent à prendre peu à peu en compte les autres dimensions des genres de vie. L’attention prêtée à ceux-ci introduit ainsi dans la géographie humaine française une logique qui la pousse à intégrer des aspects de plus en plus variés et complexes des comportements. Naturaliste par ses origines et ses justifications, elle dérive vite vers des positions plus humanistes.

Jean Brunhes, les paysages et l’analyse des artefacts

Jean Brunhes (1869-1930) est un des premiers élèves de Vidal de La Blache, et s’est toujours réclamé de la tradition vidalienne. La géographie qu’il pratique diffère cependant beaucoup de celle développée par les autres vidaliens.

Les exigences méthodologiques qu’affiche Jean Brunhes le détournent en partie des faits de culture. Il publie en 1910 La Géographie humaine, premier ouvrage de synthèse sur la discipline. La démarche qu’il préconise se veut très positive : en l’axant sur le paysage, il pense donner toutes les garanties dans ce domaine. En ce sens, Jean Brunhes est plus proche de la géographie culturelle allemande que les autres géographes français.

Telle qu’elle est présentée dans La Géographie humaine, la discipline a pour mission d’analyser les faits d’occupation du sol, que celle-ci soit productive ou destructrice. La part faite à la culture est minime : elle se lit aux paragraphes consacrés à la description des genres de vie, et dans le dernier chapitre, à l’évocation d’un niveau supérieur de l’enquête géographique. Jean Brunhes parle, pour le définir, de géographie de l’histoire, et souligne les rapports étroits qu’il entretient avec l’ethnographie.

C’est qu’il y a un autre Jean Brunhes : catholique de gauche, il est sensible aux peines et aux joies des hommes, à leur situation, à leurs perspectives de vie ; il attache un poids particulier à ce qui peut se repérer dans le paysage, mais sa curiosité ne s’arrête pas là. Elle le conduit à attacher autant de poids, dans ce qu’il voit, aux éléments fonctionnellement liés à l’exploitation de l’environnement, et à d’autres dont la valeur est plutôt symbolique.

Jean Brunhes consacre sa thèse à l’irrigation. Ses conditions géographiques, ses modes et son organisation (1904). Il l’étudie dans les pays de la Méditerranée occidentale — péninsule ibérique et Algérie essentiellement. Il s’y attache à démonter le complexe d’installations techniques et de dispositifs juridiques qui permet à certains groupes de capter les eaux, de les distribuer et d’en tirer un remarquable parti : c’est déjà une étude de géographie culturelle.

Jean Brunhes enseigne de 1896 à 1912 à l’université de Fribourg, en Suisse. Il y suit de près les publications des géographes allemands et se familiarise avec les travaux d’ethnographie locale et avec les recherches des folkloristes suisses1. Jean Brunhes doit à ces contacts le goût des enquêtes minutieuses : il contribue ainsi à codifier l’analyse des genres de vie par l’établissement de calendriers rigoureux de déplacements et d’activités, selon le modèle qu’il élabore pour le val d’Anniviers ; il apprend aussi ce que l’on peut tirer d’études d’habitat qui consignent la diversité des maté¬riaux, les formes de détail, l’ornementation ou les techniques de construction.

Jean Brunhes est chargé en 1912 par Albert Kahn de mettre sur pied les « Archives de la Planète », une collection d’autochromes qui doit fixer l’image d’un monde en mutation rapide. Le voilà libre d’accorder plus d’attention aux aspects de la géographie qu’il n’avait jusqu’alors abordés qu’épisodiquement. La part qu’il fait aux considérations culturelles dans la Géographie humaine de la France (1920- 1922) et dans la Géographie de l’histoire (1921) est importante : prise en compte des réalités ethniques, critique de ces réalités, inventaire des formes de l’habitat, etc. Parmi les collaborateurs qu’il associe à ses travaux, Pierre Deffontaines s’affirme bientôt comme le grand spécialiste des problèmes culturels.

Pierre Deffontaines et la collection Gallimard de géographie humaine

La carrière de Pierre Deffontaines ( 1894-1978) est aussi atypique de la géographie française que celle de Jean Brunhes. Il appartient à un milieu catholique. Une malformation congénitale le prive d’une main, si bien qu’il est réformé durant le Première
Guerre mondiale — mais cette infirmité ne l’empêche pas de devenir un fabuleux dessinateur de paysages. Dès le début des années 1920, il fait des relevés pour Jean Brunhes tout en préparant un doctorat qu’il soutient en 1932 : Les Hommes et leurs travaux dans les pays de la Moyenne Garonne. Le titre indique clairement que la problématique des genres de vie y est centrale. La carte des toits en France (fîg. 9-8, p.) qu’il dresse pour la Géographie de la France de Brunhes montre combien il est proche aussi des recherches des ethnographes et des folkloristes.

En 1932, Gallimard confie à Deffontaines la direction d’une nouvelle collection de géographie humaine. Les ouvrages qu’il sélectionne sont variés. Certains traitent d’aspects généraux de la discipline (Géographie des villes, de Pierre Lavedan, 1937 ; Géographie des frontières, de Jacques Ancel, 1938, par exemple). D’autres sont axés sur l’évocation de genres de vie (La Méditerranée. Les hommes et leurs travaux, de Charles Parain, 1936, etc.) Certains titres sont libellés : « L’homme et… » (ce sont eux qui ont assuré à la collection son succès populaire). Les thèmes qu’ils abordent sont variés : l’homme face à certains milieux (L’homme et la forêt, de Pierre Deffontaines, 1934), à certains environne¬ments (L ’homme et le Sahara, de Henri-Paul Eydoux) ou à certaines contraintes du milieu (L’homme et l’hiver au Canada, de Pierre Deffontaines, 1957).

La collection introduit en France des thèmes qui avaient jusqu’alors été traités plutôt par les Allemands ou les Américains : L’homme et les plantes cultivées de A.G. Haudricourt et Georges Hédin, 1943 ; L’homme et la charrue à travers le monde, de A.G. Haudricourt et Marielle Jean-Brunhes Delamarre, 1959.

Les géographes français et les structures agraires

August Meitzen avait orienté précocement la géographie allemande vers l’analyse des terroirs et des établissements ruraux, et avait souligné la cohérence de certaines structures agraires. Les travaux de Meitzen n’étaient pas restés inaperçus en France (de Foville les mentionne dans la grande enquête sur l’habitat qu’il dirige et publie en 1894-1898), mais les géographes n’avaient pas pris conscience du lien qui existe entre formes d’habitat et types de terroirs. Albert Demangeon (1920-a) avait systématisé, sur des bases fonctionnelles, l’analyse des fermes, maison et bâtiments d’exploitation, sans les lier à la disposition des champs alentour.

La mutation a lieu en France au début des années 1930. Elle est pour le fait de Marc Bloch, un historien élève de Vidal de La Blache qui a découvert les travaux allemands sur les structures agraires au cours du séjour qu’il effectue à Leipzig en 1906. Son ouvrage sur Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931 ) recense les grands types de paysages agraires français et tente d’en expliquer la genèse à travers la reconstitution de l’histoire du monde rural français, en particulier au Moyen Age. D’autres travaux suivent (Roupnel, 1933 ; Dion, 1934).

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