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Les fleuves et l’invention de l’espace

Vous êtes ici : » » Les fleuves et l’invention de l’espace ; écrit le: 12 mars 2012 par tayechi modifié le 17 novembre 2014

Les fleuves et l'invention de l'espaceLe fleuve, axe ou bassin, n’est souvent qu’un élément parmi d’autres dans la structuration de l’espace. Du moins, et dans bien des cas, ce rôle est d’autant plus difficile à définir qu’il a beaucoup évolué au cours des âges. Quelques types peuvent tout de même être identifiés dont le plus achevé est le Nil égyptien sur lequel il n’y a pas lieu de revenir. Parmi les constructions les plus caractéristiques, on peut retenir les types suivants.

Fleuves vides, fleuves barrés

Des fleuves trop vastes, des forêts et des marais oppressants, une présence humaine faible et discontinue caractérisent également l’Amazone et le Congo avec toutefois une différence essentielle : le cours de l’Amazone est accessible sur un long parcours alors que celui du Congo est barré. De là deux types d’implantation distincts.



Sur l’Amazone, exception faite de Santarem, on ne trouve entre Belem et Manaus que de petits établissements humains, isolés, non hiérarchisés mais toujours implantés sur la rive du fleuve nui constitue le lien avec la capitale régionale. Celle-ci, isolée et quelque peu déchue depuis le déclin du caoutchouc, survit grâce à son statut de port franc qui a permis le développement d’industries de main-d’œuvre allant du textile à l’électronique.

De façon paradoxale, les rapides du Congo, du fait des ruptures de charge qu’ils imposent ont eu un effet structurant en fixant non seulement la capitale, Kinshasa, mais aussi des villes d’importance non négligeable comme Kananga et Kisangani. Le tout dynamisé par le district minier de Lubumbashi. La rupture de charge n’est pas toujours un facteur structurant, à preuve la vallée du Mékong sur laquelle les chutes et rapides séparent des bassins vivant en quasi-autarcie et communiquant très peu entre eux. L’effet frontière ajoute à cette marginalisation du fleuve dans un espace peu structuré.

Le Mississippi, actif et dévalué

L’activité des ports du delta, l’importance du trafic qui anime le fleuve et ses principaux affluents, le projet de doublement d’écluses dont la taille et la capacité sont déjà considérables, tout laisse entendre que le Mississippi joue un rôle considérable dans l’ordonnancement de l’espace américain. En fait, l’activité fluvioportuaire est des plus simples : drainer en concurrence avec le chemin de fer – la production d’un immense bassin céréalier qui s’étend du plateau appalachien au 100° méridien. Il s’y ajoute du charbon et des produits pétroliers. Mais l’essentiel des activités industrielles ou de services n’a rien à voir avec le fleuve : Saint Louis et même Pittsburgh sont des villes où domine maintenant la haute technologie, électronique et aérospatiale.

Le fait est qu’en dépit des problèmes que posent les dimensions du fleuve, les principales villes qui le jalonnent, de Davenport à Bâton Rouge sont des villes- ponts qui polarisent des flux d’hommes et de marchandises diverses qui circulent d’Est en Ouest. Les ponts, le rail et la route ont mis fin à une ère ouverte par les missionnaires et les coureurs des bois français qui utilisaient la voie d’eau et le portage entre Québec et Nouvelle-Orléans, en passant par Fort Duquesne qui allait devenir Fort Pitt puis Pittsburgh. Par la suite, le Mississippi est devenu l’axe qui collectait le coton, desservait les nombreuses plantations établies sur les rives de son cours inférieur et remontait loin vers l’amont les marchandises venues d’Europe. Il ne reste de tout cela que le souvenir des show-boats, ainsi que des plantations et des villes – Natchez, Vicksburg – qui se visitent comme des musées. Dans un pays où l’espace ne manque pas, la vallée proprement dite es: restée à peu près intacte sur de vastes espaces boisés, régulièrement inondés. Le contraste est frappant entre l’aménité et l’activité des vallées européennes et ces solitudes hostiles, trouées par de rares clairières.

Le Saint-Laurent et la Belle Province

Le Saint-Laurent offre le cas à peu près unique d’un axe fluvial structurant non pas uniquement un espace physique mais aussi et surtout un espace culturel cohérent, puisque francophone dans une Amérique du Nord anglophone . A l’origine de cette spécificité, un mode de peuplement et d’organisation spatiale original, le « rang ». Le fleuve et ses principaux affluents de la rive droite ont servi de base de départ et de lien, sur l’espace compris entre.la Gaspésie face au large et les rapides de Beauharnois qui fermaient l’horizon à l’amont de Montréal.

Cet espace linéaire a été systématiquement partagé au XVIIe siècle entre des seigneuries, elles-mêmes divisées en censives concédées à des colons. Chaque censive était orientée perpendiculairement au fleuve et comprenait des terres et des bois. Quand le rang d’une seigneurie était entièrement occupé, un second rang s’ouvrait sur une parallèle arrière. Il en est résulté un paysage régulier, aux lignes géométriques. Seul inconvénient, ce peuplement linéaire n’a pas facilité l’émergence de centre-relais entre les paroisses et les deux villes clés du système, Québec et Montréal. Ce n’est qu’à des dates somme toute récentes que des villes comme Rimouski, Trois-Rivières ou Saint-Georges ont permis l’émergence d’une hiérarchisation urbaine.

Par la suite – entendons par là l’effacement de la France métropolitaine – cette organisation confortée par le cadre paroissial a permis le maintien de la cohésion originelle en dépit de la formidable ouverture sur l’espace continental, que le système des Grands Lacs offrait aux trappeurs, bûcherons, draveurs et autres coureurs des rivières et des bois. Le fleuve a également servi de ligne arrière à deux fronts pionniers : un front essentiellement rural qui progressait vers le Sud en débordant largement sur la Nouvelle-Angleterre ; un front minier et industriel exploitant vers le Nord les richesses du bouclier canadien, le bois, le fer du Labrador et les métaux non ferreux, les ressources de l’hydroélectricité. La navigation maritime et l’aménagement du canal Welland ont enfin permis à Montréal de maintenir son rang de grande métropole.

 Fleuves et fronts pionniers en Sibérie

Entre l’Irtych et l’Angara, la structuration spatiale de la Sibérie s’organise selon un dispositif régulier dont le Transsibérien constitue l’armature mais où les fleuves jouent un rôle essentiel, le rail et les fleuves agissant en complémentarité. Seul, le Transsibérien permet d’assurer les relations d’Est en Ouest, celles qui permettent la liaison entre les différents bassins sibériens, bassin agricoles d’Omsk sur l’Irtych, bassins charbonniers du Kouznets sur l’Ob et de Kranoïarsk sur le cours amont des Plenisseï, complexe industriel des Saïan toujours sur l’Ienisseï et complexe hydroélectrique de Bratsk sur l’Angara.

Le rôle des fleuves ne consiste pas simplement à fournir de l’eau à ces puissants organismes industriels. Leurs cours amont et leurs affluents montagnards sont équipés de centrales hydroélectriques qui fournissent de l’énergie à hauteur de 4 milliards de KWh sur l’Irtych, 2 milliards sur l’Ob, 44 milliards sur l’Ienisseï, 56 milliards sur l’Angara et 5 milliards sur la Zeïa. Soit une production considérable qui, jointe à la production charbonnière, fait la puissance de la Sibérie.

D’amont en aval, sur chacun des combinats industriels, le « brouettage » – entendons par là la circulation sur de faibles distances entre usines ou entre villes – emprunte la voie d’eau pour autant que le gel le permet.

Vers l’aval et le grand Nord sibérien, chaque fleuve assume enfin la liaison entre chacun des combinats et les fronts pionniers qui exploitent la forêt, le pétrole ou le gaz naturel. Enfin, leurs estuaires abritent les escales et les bases militaires de la voie maritime du Nord.

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