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Les papiers marbrés

Vous êtes ici : » » Les papiers marbrés ; écrit le: 8 mai 2012 par chiraz modifié le 14 novembre 2014

Les papiers marbrés

Le papier marbré évoque d’emblée les pages de garde richement déco­rées et colorées placées au début et à la fin des livres anciens, entre cou­verture et texte imprimé. Pourquoi ce qualificatif de «marbré»? Simplement parce que souvent ces papiers imitent les dessins du mar­bre. On verra un peu plus loin qu’il existe en fait toutes sortes de motifs aux noms très évocateurs qui élargissent la palette des vocables attri­bués aux papiers marbrés : peignés, tourniquets, feuilles de chêne, queue de paon, cailloutés, vagues, fougères. Les papiers marbrés sont faits par des artisans marbreurs qui gardent leur secret. Les techniques sont mul­tiples, conservées depuis des temps très anciens.



nagashi, « qui flotte »). La technique consiste à jeter des gouttes d’encre à la surface d’une eau très claire, à les laisser se disperser en couches concentriques et à créer un léger déplacement des couleurs avec un éventail. Une feuille est ensuite posée sur la surface de l’eau, puis retirée et mise à sécher. Ce procédé très délicat resta longtemps un secret et un monopole de la famille impériale. En fait, il est probable que le plus ancien papier marbré fut créé bien avant, en Chine, au vme siècle. On appelait « papier sablé flot- tant» un papier aux dessins variés, ressemblant à des silhouettes humaines, des nuages ou des oiseaux, faits à partir de couleurs étendues sur des bains subtils à base d’eau, de farine, de gommes, de gingembre. Les couleurs étaient déplacées à l’aide de poils de moustache de chat sauvage.

La route de la marbrure traverse l’Inde, la Perse et arrive en Turquie au XVe siècle par une voie parallèle à la route de la soie et du papier. C’est la grande époque de la tradition du décor, de l’ornementation et de l’ennoblissement du papier, utilisé pour la calligraphie et la décoration d’objets ; et la marbrure y tient une grande place. Les maîtres d’Ebru (du turc ebrû, « nua­ges») sont des artistes reconnus qui eux aussi gardent jalousement leur secret. C’est sans doute au XVIe siècle que le papier marbré est introduit en Europe grâce aux grands voyageurs et aux négociants de l’époque qui rapportent des « souvenirs exotiques » de leurs voyages en Orient. En France, la tradition rapporte que c’est Macé Ruette, relieur du roi Louis XIII, qui créa le premier papier marbré. Pour ce fils de chargeur de bois de Saint-Germaln- l’Auxerrois, le spectacle de l’huile des bateaux flottant à la surface de l’eau devient une source d’inspiration artistique. La technique du papier marbré connaît un grand essor au xvne siècle, en particulier chez les libraires et les relieurs du roi. Là aussi elle reste longtemps secrète. Au XIXe siècle, la demande est telle que des techniques de fabrication en série se développent. En 1918, M. Putois dépose un brevet de machine à marbrer permettant la fabrication de papier marbré en continu.

Ce type de machine fonctionne toujours et permet de produire des papiers marbrés dits «mécaniques», moins onéreux que ceux faits à la main. Ils sont exportés aujourd’hui dans de nombreux pays.

La technique des marbreurs

La technique de la marbrure, quelle que soit sa spécificité, est toujours basée sur le même principe, c’est-à-dire la répulsion de l’huile et de l’eau. Le marbreur prépare d’abord son bac à marbrer, la cuve (on appelle parfois les papiers marbrés « papiers à la cuve »). Il y prépare une solu­tion aqueuse de base. Avec l’eau pure, comme au Japon dans les premiers temps, il est extrêmement difficile de maîtriser la gestion des couleurs. Le plus souvent, on choisit d’utiliser une solution plus épaisse.

Selon les pays où est réalisée la marbrure, et selon les buts recherchés, les agents épaississants, varient: citons les gommes telle la gomme adragante, les carraghénanes, l’agar-agar, les colles chimiques, les mucilages, le salep. Les couleurs utilisées sont aussi diverses: encres grasses pour imprimerie, peintures à l’eau mais surtout peintures à l’huile. Elles sont souvent mélangées à du fiel de bœuf qui permet aux couleurs de s’étendre.

 Les couleurs sont jetées en gouttes à la surface du bain à l’aide de bâtons, de pinceaux ou de compte-gouttes. Les gouttes s’étalent de façon inégale selon les diluants et les concentrations utilisées. La surface du bain se couvre de motifs mouvementés que le marbreur «tire» avec tou­tes sortes d’objets, peignes, pinceaux, baguettes, pointes. Souvent, les cou­leurs sont tirées avec une pointe dans deux directions perpendiculaires. Lorsque le motif satisfait le marbreur, le papier est posé à la surface de l’eau. On a parfois, au préalable, traité le papier à l’alun pour mieux fixer les couleurs : c’est le mordançage dont on a vu l’importance pour fixer les couleurs sur les tissus. La feuille est ensuite retirée, l’excès de gomme récupéré par frottement délicat sur le bord du bac, et le papier est rincé soit à l’éponge, soit au jet d’eau claire avant d’être mis à sécher.

Les motifs de la marbrure

Les motifs sont extrêmement variés. Les plus fréquents sont les suivants:

  • les cailloutés où des gouttes de différentes couleurs sont jetées succes­sivement à la surface du bain. Elles s’étalent plus ou moins loin, se repoussent, formant des taches et ménageant des veines ;
  • les peignés, motifs très utilisés dans les reliures, souvent même sur les tranches de livres. Après la pose des couleurs et leur mélange pour obte­nir un fond tiré, on passe doucement un peigne, planche de bois plantée de clous régulièrement espacés. Selon le peigne utilisé et le mouvement adopté, on obtient un peigné large, fin, ondulé, ou à coquilles. Trois motifs sont illustrés page suivante: un peigné régulier et droit; un peigné chevron avec double passage du peigne, d’abord de haut en bas, puis de bas en haut passant exactement au milieu des traits déjà formés; un peigné ramage ou peigné fantaisie Cokerell, redessiné à la surface du bain après passage du peigne ;
  • les motifs figuratifs, très décoratifs, sont nombreux et peuvent être obtenus à partir de cailloutés ou de peignés. On trouve des coquilles, des ramages (queue et plumes de paon), des motifs végétaux (fougères, feuil­les de chêne, bouquets, corolles ou fleurs) ;
  • les ombrés, inspirés du drapé espagnol du xvme siècle, dont l’aspect est dû à la techni­que de pose du papier: au lieu d’être posé doucement de façon continue à la surface du bac, le papier est posé de façon saccadée sur la gomme.

Longtemps artisanal, longtemps secret, l’art du papier marbré reste toujours vivant et largement utilisé par nombre de créa­teurs contemporains. Depuis les années 1960-1970, des marbreurs travaillent étroi­tement avec les relieurs pour les archives, les bibliothèques et les librairies de livres anciens. D’autres ont une production plus mécanisée qui permet aux amateurs l’utili­sation de papiers marbrés à d’autres fins que les livres : objets de décoration, embal­lages, confections de boîtes.

Éternel support de l’écrit, le papier est aussi pour de nombreux artistes dans le monde un matériau largement utilisé pour la peinture et la sculpture. Certains utilisent les papiers découpés pour en faire des «collages». Les collages éblouissants de Picasso et de Matlsse sont de véritables «sculptures de la couleur ».

L’artiste peut aussi mélanger sur un tableau des espaces d’écriture et des apports de papiers colorés, peints à la gouache et col­lés. Parmi l’éventail des oeuvres picturales impliquant le papier, nous avons choisi d’illustrer les créations d’un artiste équatorien, Eduardo Almeida, peintre. Ce peintre fabrique de façon artisanale son propre papier et crée ainsi d’un même geste le sup­port et le tableau. Sur l’un des deux tableaux choisis, la partie principale est faite de fibres d’abaca, bananier cultivé en Équateur et en Amazonie. Les motifs figuratifs sont faits de fibres de ceibo, arbre très développé dans les régions côtières, et de fibres de lirio del pantano, longues cannes qui poussent au bord des rivières. Sur l’autre tableau, c’est la même fibre d’abaca qui constitue la trame du papier dans laquelle est entrelacée une fibre de canamo, un agave très répandu dans les régions montagneuses d’Amérique du Sud. Les éléments sont incorporés à la pâte avec le souci permanent que les nuances et les qualités du végétal soient conservées dans le tableau final. Comme le dit l’artiste «j’essaie de donner une voix, une dimension nouvelle, à une fibre aussi modeste que l’abaca. Pour moi, l’important n’est pas tant de faire du papier que de traduire toute l’élabora­tion de la fibre jusqu’à l’œuvre picturale. Dans tous les papiers, il y a des réso­nances, au travers de la matière, de la texture, de notre paysage, des roches, du tellurique et du minéral. »

Il n’est pas possible d’illustrer ici les créations en papier du monde entier: objets utilitaires ou de décor (coupes, corbeilles vasques), décors de théâtre, tels que les décors de papier mâché des Farfelus Farfadets, lampes et appliques en papier, pliages et découpages, masques, collections de haute couture en papier plissé, mobilier.

Vidéo : Les papiers marbrés

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