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Les temps du fleuve

Vous êtes ici : » » Les temps du fleuve ; écrit le: 9 mars 2012 par tayechi modifié le 17 novembre 2014

Les temps du fleuve « Jamais, nous dit Héraclite, Achille ne se baignera deux fois dans le même fleuve »..Soit. Mais cet incessant glissement dans le temps n’est pas le fait du seul Achille. Le fleuve lui aussi est en perpétuel mouvement et renouvellement, non seulement d’un instant, d’un jour ou d’une saison à l’autre, mais sur des pas de temps considérables qui doivent être pris en compte aux fins de compréhension du système fluvial, même s’ils échappent le plus souvent à l’attention des riverains comme à celle des ingénieurs .

L’idée commune est qu’une série de débits extrêmes ou moyens, complétée dans certains cas par quelques repères muraux comme celui du rocher des Doms à Avignon pour le Rhône, suffit à cadrer les caractéristiques d’un système considéré comme stable. Et c’est en fonction de cette stabilité supposée mais calculée à l’échelle d’une ou plusieurs générations, que se font les implantations humaines, que s’opèrent les prélèvements de matériaux dans le chenal fluvial ou que se calcule le temps de comblement des barrages. En fait, cette apparente stabilité est remise en question non seulement par les témoins géologiques et morphologiques des paléo dynamiques fluviales, mais également par l’observation des faits historiques et des tendances actuelles.



L’échelle des temps géologiques

Soit d’une part la date repère de 8 000 B.P. qui correspond à une période de réchauffement au cours de laquelle les grands inlandsis nord-américains se sont résorbés pour la dernière fois (retrait amorcé depuis 11 000 B.P.), d’autre part les deux grands fleuves de ce même continent, le Saint-Laurent et le Mississippi, Les relevés littoraux effectués par P.A. Pirazzoli1, montrent que les rivages de l’estuaire du Saint-Laurent datés de cette époque se trouvent maintenant à – 20 mètres par rapport au niveau marin actuel, alors que les rives de l’ancien delta situé à l’Ouest de l’actuel delta du Mississippi se situent à -25 mètres. Il existe une même logique pour ces deux évolutions contraires : libéré du poids des glaces, le bouclier canadien s’est relevé par isostasie, cependant que le relèvement du niveau marin ennoyait le cours inférieur du Mississippi. En remontant plus avant dans le temps, on trouverait également que les eaux du paléo-Saint- Laurent s’écoulaient en direction du Mississippi.

Cette mobilité des dynamiques et des formes se retrouve en bien d’autres lieux dans les contextes les plus divers. C’est ainsi qu’en Europe la phase de refroidissement et de dessèchement correspondant au dryas a provoqué une vague d’érosion qui s’est traduite par un creusement des vallées puis par le dépôt de sédiments grossiers particulièrement évidents sur le pourtour alpin. Sous d’autres deux et à l’époque de référence 10 000 à 8 000 B.P, le lac Tchad était inséré dans un cadre forestier, sa superficie était largement supérieure à celle du lac actuel, le rivage se situant à 320 mètres contre 217 actuellement et un effluent, le Bahr el-Ghazal, s’écoulait vers le Nord-Est en direction de la cuvette dite du Bas-Pays. Il ne s’agit bien sûr que d’un instantané, mais l’essentiel est de reconnaître la constance des variations climatiques, isostatiques, eustatiques et hydrauliques qui semble la règle générale, les modalités résultantes variant d’une époque et d’un milieu à l’autre.

L’échelle des temps historiques

L’épisode le plus marquant est la péjoration climatique qui débuté dès la fin du XIVe siècle en Suisse mais n’est sensible qu’au XVIIe siècle sur le pourtour pyrénéen. L’époque est marquée par l’avancée des glaciers alpins mais aussi par la recrudescence de crues violentes qui remobilisent des masses de sédiments anciens et modifient le style des fleuves européens avec la substitution de lits tresses à des lits à méandres.

Si cet épisode qui ne prendra fin qu’au milieu du XIXe siècle est d’origine naturelle, il est permis de se demander si l’impact des actions humaines ne se fait pas déjà sentir sur la dynamique fluviale. Dès la phase de pré romanisation de la Gaule, on observe une recrudescence de la puissance érosive des fleuves et le problème est de savoir si ce changement est consécutif à une variation climatique ou, de façon plus subtile, à un optimum climatique favorisant la progression des labours et par voie de conséquence l’érosion des terres labourées. A une date plus récente, le doute n’est pas permis pour le territoire nord-américain : c’est

bien la colonisation de la prairie et la généralisation des labours qui ont provoqué au xixc siècle une vague d’agressivité érosive dont témoigne l’avancée du delta moderne du Mississippi.

 Les tendances actuelles

Il est de plus en plus difficile d’établir la part respective des actions humaines et de la dynamique naturelle dans l’évolution des fleuves de la zone tempérée : dans l’Europe occidentale comme en Amérique du Nord, on assiste simultanément à une régression des labours et à une progression de l’herbe et de l’arbre qui se traduisent par une tendance à l’incision des lits fluviaux. Simultanément, la destruction des ripisylves par déboisement et accaparement des rives, pourrait induire de façon inverse une reprise d’érosion.

Dans d’autres milieux, notamment l’Afrique sahélienne, le changement des dynamiques fluviales est un fait avéré. Sur la base des relevés pluviométriques et des courbes de débit, O. Dione  (1995) pour le Sénégal et S. Omar-Haroun 1995) pour le Nil, arrivent aux mêmes conclusions : en dépit d’épisodes pluvieux comme la période 1954-1967, la tendance est à la diminution des débits (figure 10). Par rapport au module de la période 1910-1990, l’écart des débits moyens atteint pour la décennie 1971-1981, -17 sur le Nil à Khartoum, -13 sur le Niger à Koulikoro, -32 sur le Sénégal à Bakel ; pour la décennie 1981-1991, les valeurs comparables s’établissent respectivement à -24, -47 et -55. Tendance épisodique ou tendance lourde ? La question mérite d’être posée et replacée dans le cadre des hypothèses sur la dynamique du climat formulées par M. Leroux (1996).

Les événements extrêmes

Ces médias qui font l’opinion, sont moins sensibles au suivi des tendances qu’aux événements extrêmes qu’il s’agisse d’inondations ou d’étiages. Au-delà de cet aspect médiatique, force est de convenir que les crues mémorables, celles du Changjiang en 1831, 1954 et 1998, celles du Huang-He en 1969, celle du Brahmapoutre en 1971, celles du Mississippi (encadré 1) et tant d’autres, ont été à l’origine de travaux d’aménagement qui ont modifié de façon sensible, et les modalités d’écoulement, et l’aspect des lieux, et les relations entre les fleuves et les sociétés riveraines. Non moins traumatisants, les étiages sévères, ceux qui par exemple ont laissé le cours aval du Huang-He à sec, 20 fois au cours des cinquante dernières années et ont suscité d’autres interventions visant à stocker les eaux en période d’abondance pour les relâcher en période d’étiage. L’impression demeure qu’il y a soit trop, soit trop peu d’eau, non seulement dans les cours d’eau de taille et de débit modestes, mais également sur les grands fleuves dont les caractéristiques naturelles sont de plus en plus souvent soumises à correction.

Ne pourrait-on reprendre à propos des grands fleuves la formule de Montaigne et les dire « ondoyants et divers » ? Tantôt abondants et tantôt amaigris, tantôt clairs et tantôt chargés de boue, tantôt rapides et tantôt lents, et toujours changeants d’un instant, d’une saison ou d’une longue période à l’autre. Cette diversité et cette puissance font que, en tout temps et en tout lieu, les fleuves offrent, dans une perspective anthropocentriste, un double aspect : il y a le fleuve hostile par sa force brutale, par ses crues, par les maladies qu’il véhi-cule ; mais il y a aussi le fleuve qui offre une ressource abondante, des terres fertiles et planes sur ses rives, son énergie. Cela dans des contextes de milieux naturels et d’environnements culturels également divers, de sorte que le problème des relations qui s’établissent entre un fleuve et les collectivités humaines qui occupent et se partagent son bassin suppose autant de variations qu’il y a de fleuves et de lieux dans le bassin du fleuve : tel cadre est-il ou non favorable à l’emprise et à l’action humaines ? Quelles variations le temps et les systèmes socioculturels introduisent-ils dans ces systèmes de relations ? Quels sont finalement les résultantes du jeu combiné des relations entre le fleuve et les hommes ?

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