Les eaux de la discorde : Amont-aval
Amont-aval : des positions inégales
Le corpus juridique de l’eau est aussi ancien que le droit romain et les principes d’un droit fluvial international ont été avancés pour la première fois des 1815 dans l’acte final du Congrès de Vienne. La diversité des situations observables n’en reste pas moins la règle générale, en dépit des efforts de l’ONU Résolution 2669 du 8 décembre 1970). Cela d’autant plus qu’il existe deux principes fondamentaux en matière d’usage. Selon le droit romain, l’eau courante peut être soit les communis et relever de gestions particulières ou locales, soit res publica et relever de la gestion publique, mais dans tous les cas – exception faite des cours d’eau les plus modestes – l’idée de bien commun impose aux riverains et aux usagers de nombreux devoirs qui tendent à établir un juste accès à la ressource. Selon un autre principe, que l’on retrouve fréquemment dans les États où l’eau est rare, les législations dites du Colorado ou d’Australie établissent un droit d’antériorité, l’eau devant profiter d’abord à celui ou ceux qui ont aménagé et utilisé les premiers la ressource, donc à leurs prises, barrages ou pompes, fussent-ils implantés en aval des nouveaux utilisateurs. Il va de soi que ces deux principes sont difficilement compatibles mais on peut également s’interroger sur leur utilité dans les rapports internationaux qui semblent rarement équilibrés entre amont et aval. Les riverains d’aval subissent le plus souvent un état de fait qui leur est préjudiciable et, sans que cela constitue une règle générale, il arrive souvent que la force prime le droit.
Les eaux amères du Colorado
Les Etats-Unis ont longtemps géré les eaux du Colorado dans une perspective exclusivement nationale, bien que le cours terminal du fleuve et son delta se situent au Mexique. Dès 1912, Lippincott affirmait que le Colorado était « un Nil en attente d’aménagement », formule qui connut par la suite un succès total, sanctionné non seulement par la construction de nombreuses retenues mais aussi par de multiples dérivations qui laissaient le fleuve exsangue en fin de parcours. C’est seulement en 1944, donc bien après la construction des grands ouvrages, que furent prises en compte les doléances mexicaines et qu’un traité bilatéral attribua au Mexique une dotation minimale de 35 m3/s au passage de la frontière. Ce volume modeste doit être comparé tant avec le module de 700 m3/s mesuré à Lee’s Ferry bien en amont du confluent avec la Gila (figure 20), qu’avec l’ensemble des dérivations vers la Californie qui totalisent 120 m3/s. Ce débit minimum, censé mettre fin aux réclamations mexicaines, n’excédait guère le volume nécessaire pour permettre la continuité de l’écoulement et assurer l’évacuation des eaux de colature des multiples périmètres desservis par le fleuve et par son affluent la Gila.
En fait, dès la signature du traité, la quote-part mexicaine consistait pour l’essentiel en eaux saturées d’engrais et de pesticides et, avec les années, le taux de salinité qui est toujours de l’ordre de 50 ppm au niveau de Grand Junction, était passé au niveau de la frontière à 400 ppm en 1943 et 1 500 ppm en 1971, date à laquelle les Mexicains firent constater que l’eau était impropre tant aux irrigations qu’à la consommation humaine dans la région de Mexicali. Tenant compte de cette situation – que les agriculteurs californiens trouvaient plutôt confortable, puisqu’elle éliminait la concurrence des produits de maraîchage mexicains sur les marchés de la Côte Ouest – les autorités fédérales tentèrent de multiples essais pour stocker l’eau de saumure soit dans des creux d’évaporation, soit dans des puits, toutes mesures qui s’avérèrent impropres ou dangereuses. En définitive, les eaux des canaux de colature de la Gila sont maintenant déversées par un canal dans le golfe de Californie (ce qui est un pis-aller), cependant que les eaux du Colorado passent sur un système de filtrage par membranes qui est censé restituer l’eau à un taux de salinité de 240 ppm. Même si le rendement réel ne coïncide pas tout à fait avec le rendement théorique de ce système, l’effort de conciliation n’en est pas moins remarquable.
Savoir toutefois si ce double système d’assainissement réglera tous les problèmes en suspens ? Le fait est que les dotations théoriques consenties aux divers Etats américains par un arbitrage datant de 1922 risquent de ne plus être garanties, puisque le module actuellement mesuré est inférieur d’environ 15 % au module des années trente, à cause d’une phase de sécheresse accentuée par l’évaporation à la surface des grands réservoirs. De là de multiples tensions. D’amont en aval, le problème est actuellement réglé par le fait que les États du Nord (Wyoming, Utah et Nevada) ne consomment pas la totalité de leur dotation et vendent le surplus à l’Etat de Californie. Il fut un temps où l’Arizona faisait de même, mais celui-ci réclame maintenant la totalité de sa dotation dérivée par le canal du Central Arizona Project. Les tensions intra nationales relaient donc les tensions internationales sans autre compensation envisageable qu’il transfert interbassins entre le Nord et le Sud de la Californie en attendant la réalisation de projets qui relèvent moins de l’utopie que de la probabilité à moyen terme, tels que la dérivation d’une partie des eaux de la basse Columbia via un pipeline immergé dans les eaux littorales.
Asie centrale: nouvelles frontières
La gestion centralisée des eaux reposait sur des principes simples dans le cadre de l’URSS. Le passage à la CEI et la reconnaissance du droit des États qui h composent à une certaine indépendance politique sont lourds d’implications conflictuelles dont certaines se concrétisent rapidement1. Parmi les situations les plus tendues, on retiendra celle de la Crimée qui se voudrait indépendante mais dont la totalité des ressources en eau vient du Dniepr et donc de l’Ukraine. Mais les risques les plus évidents se situent en Asie centrale autour d’une double problématique frontalière et amont-aval, problème d’autant plus complexe que le Syr-Daria traverse ou longe successivement les pays impliqués (Tadjikhistan. Kirghizstan, Ouzbékistan et Kazakhstan) à l’exception du Turkménistan qui partage les eaux de l’Amou-Daria avec l’Ouzbékistan (figure 31).
Les différends sur la gestion des eaux portent d’abord sur l’affectation de la ressource. Les États d’amont, en particulier le Tadjikistan qui exploite l’ouvrage de Nurek, s’efforcent de valoriser au mieux des ressources hydroélectriques dont la valeur croît à proportion des déficiences du réseau d’interconnexion de la CEI. S’ensuit une pénurie d’eau estivale et des crues artificielles hivernales pour les États d’aval dont l’agriculture irriguée constitue la principale source de revenus.
Ce même problème de l’agriculture irriguée est également source de litige, les États d’amont, riches d’une longue tradition hydraulique et gestionnaires de la majeure partie des réservoirs ayant tendance à satisfaire la totalité de leur demande avant de laisser filer vers l’aval des débits de plus en plus maigres et irréguliers. À terme, cette pratique remet en cause le fonctionnement et l’existence même des périmètres aval sur les deux fleuves, le Seravshan et le canal du Karakoram. L’avenir de ce dernier paraît d’autant plus difficile, qu’il dessert surtout le Turkménistan mais que l’Ouzbékistan revendique une dotation supplémentaire pour relever le niveau de la mer d’Aral.
Ces conflits plus ou moins avérés ont finalement la même origine, savoir le dépérissement, programmé par le régime soviétique, des périmètres traditionnels d’amont au bénéfice des périmètres socialistes d’aval. La fin du régime marquerait alors le retour vers un état antérieur et la substitution de la primauté d’amont à un régime de partage qui s’avérait d’autant moins équitable que les nouveaux périmètres d’aval avaient instauré une politique de gaspillage aggravée par le non-entretien des canaux. Il convient également de préciser que les problèmes.
Comment une entente serait-elle d’ailleurs possible à l’énoncé d’une consommation future évaluée à 22 km3 contre les 14 revendiqués en 1965, volume alors jugé excessif par les riverains d’aval ? La Turquie justifie sa position d’abord par la sécheresse du plateau anatolien qui reçoit 311 mm de pluie par an alors que l’évaporation atteint 1 250 mm dont 224 pour le seul mois de juillet. Ces conditions réduisent l’éventail de la production agricole en dehors des vallées irriguées et expliquent, au même titre que la marginalisation spatiale de la région, la faiblesse d’un revenu moyen de l’ordre de 1 250 dollars par habitant, tandis que la moyenne nationale s’établit à 2 830 dollars. L’irrigation permettra d’accroître le rendement des céréales et des vergers, elle autorisera le développement de la culture du coton et l’introduction de nouvelles cultures, soja, maïs, arachide, sésame et riz pour l’essentiel. La production électrique permettra également d’implanter des complexes textiles intégrés allant de l’égrenage du coton à la confection, et de développer le travail des métaux. La construction des grands ouvrages sera également l’occasion de mettre en place une infrastructure routière actuellement déficiente en dehors de l’axe Malatya-Dyarbekir. Enfin, les emprises des ouvrages permettront de reloger 17 % de la population dans des conditions décentes, puisque 56 % des logis recensés dans le périmètre d’action du GAP sont dépourvus de toute commodité et classés insalubres.
Ces données sont sans doute exactes mais ne doivent pas être détachées du contexte politique régional, savoir l’existence d’une population kurde, laquelle aspire à la création d’un Kurdistan indépendant qui réunirait un peuple actuellement dispersé entre quatre pays. Dans ce contexte, le plan de développement permet à la fois un rattrapage économique d’autant plus nécessaire que la région n’entre qu’à hauteur de 4 % dans le PNB national, et surtout un contrôle de la population passant par l’établissement des infrastructures routières et la déstructuration des groupes villageois grâce à la réinstallation complétée par la construction de nouveaux villages sur les périmètres irrigués.
Au plan international, la Turquie instaure un contrôle total des écoulements, ce que la Syrie et l’Irak ont très bien compris lorsque, en janvier 1991, le remplissage du barrage Atatürk réduisit considérablement le débit de l’Euphrate. Comme cela se passait au plus fort de la guerre du Golfe, les nations occidentales purent également interpréter ce geste comme un soutien non négligeable à leur action. Le remplissage des barrages en cours d’achèvement ou programmés pourra donc fournir incidemment l’occasion de tensions dont l’ampleur reste imprévisible. Il n’est bien entendu plus question de la garantie de 500 m3/s à la frontière syrienne, mais la Turquie fait valoir sur ce point que le débit de l’Euphrate sera désormais régularisé alors qu’à l’état naturel il pouvait tomber a 150 m3/s lors des étiages. Selon les économistes du GAP, cette régulation devrait permettre à la Syrie de porter sa superficie irriguée de 280 000 ha en 1995 a quelque 400 000 ha au milieu du XXIe siècle, cependant que les superficies irriguées de l’Irak pourraient passer dans le même laps de temps, de 2,6 à 4 M ha. La Turquie considère également que l’Irak pourrait être largement desservi par les eaux du Tigre qu’elle-même ne contrôle que très partiellement, argument qui n’est pas recevable au plan technique compte tenu de la nature des lieux.
Tous les points de cet argumentaire sont contestés par la Syrie et l’Irak que la coupure de l’Euphrate en 1991 a plongés dans la consternation. La position des deux pays n’est cependant pas comparable, comme le prouve l’attitude de la Syrie qui a continué à irriguer et à remplir le réservoir de Tabqa en 1991, tarissant le fleuve au sens propre du terme au niveau de la frontière syro-irakienne. La Syrie peut également user de représailles à l’encontre de la Turquie, par exemple en retenant les eaux de l’Oronte derrière un barrage qui peut mettre a sec le périmètre irrigué d’Amilc dans le sandjak d’Alexandrette (attribué à la
Turquie et revendiqué par la Syrie) ou en offrant des bases arrières au PPK, ce qu’elle a fait jusqu’en 1992. De son côté, l’Irak plaide les droits acquis par l’antériorité et dénonce la situation dramatique qui serait faite aux agriculteurs riverains de l’Irak en cas de réduction des débits. Quant au transfert de ces populations vers la vallée du Tigre, il est inconcevable pour plusieurs raisons : l’impossibilité d’imposer le traumatisme du changement aux populations concernées, la mauvaise qualité des sols gypseux de la vallée du Tigre, l’existence d’une forte minorité kurde qui s’opposerait à toute intrusion massive sur son territoire. L’Irak cumule donc tous les inconvénients liés à sa position en fin de système hydrographique. Par ailleurs, militairement parlant, il n’est pas en position de force face à la Turquie qui reste donc « le maître du château ».
Si l’Égypte n’était plus un don du Nil…
Comme l’Irak, l’Egypte est située en fin de réseau hydrographique1. Plus que l’Irak, elle peut faire état de Pantériorité de droits d’usage acquis depuis plusieurs millénaires sur l’eau du fleuve. Plus que tout autre pays, sa survie dépend d’un seul fleuve, symbole de toute vie, le Nil. Cette identification d’un pays à un fleuve a eu longtemps pour contrepartie une cécité collective sur la nature de ce fleuve qui, dans l’imaginaire égyptien, jaillissait miraculeusement d’un désert, en amont duquel les problèmes de l’eau ne se posaient pas ou ne se posaient qu’en termes de contrôle par l’Egypte, de l’espace de transition entre l’Afrique sèche et l’Afrique pluviale correspondant au Soudan.
En fait, le problème de la répartition des eaux s’est posé à partir du moment où les Anglais entreprirent de développer la culture du coton dans la Djezireh soudanaise et imposèrent en 1929 un partage de l’eau sur la base de 4 km3 pour le Soudan contre 48 km3 à l’Egypte. L’accession du Soudan à l’indépendance en 1956 eut pour corollaire la révision de cet accord en 1959 sur la base – jugée inquiétante par les Egyptiens – de 55,5 km3 à l’Egypte et 18,5 km3 pour le Soudan2. La vision subjective du réseau nilotique restant à peu près conforme à ce qu’elle était, les objections que pouvaient formuler les pays riverains d’amont ne furent pas évoquées, ce qui amena l’Ethiopie à faire savoir qu’elle considérait cet accord comme tout autre, nul et non avenu.
C’est dans ce contexte que fut prise la décision de construire le barrage d’Assouan dont le volume représentait deux années d’écoulement moyen, ce qui devait éviter à l’Egypte les affres de la pénurie tout en autorisant la conquête de nouvelles terres sur le désert et en soustrayant le pays au chantage des riverains d’amont : « Avec la construction du haut barrage, l’Egypte ne sera plus jamais l’otage des pays d’amont », proclamait Nasser.
Propos illusoire. Depuis 1959, le bilan hydraulique du Nil s’est dégradé, cependant que le prélèvement d’eau égyptien excédait de 1,3 km3 la dotation 4 définie en 1959 et que le Soudan portait unilatéralement sa quote-part à 20 km3 dans le cadre de son plan d’irrigation de 1,8 million hectares. Il est vrai que l’Egypte et le Soudan ont cru trouver un compromis avec une tolérance éj tienne autorisant le Soudan à construire le barrage de Roseires en échange de la construction du canal de Jonglei qui devait permettre la récupération de 12 km’ au bénéfice de l’Egypte. La révolte et la guérilla du Sud-Soudan ont eu raison de ce dernier projet avec toutefois un épisode dont la portée n’a peut-être pas été suffisamment soulignée : l’abandon du canal de Jonglei en 1983 ne fut pas seulement consécutif à deux prises successives d’otages parmi les techniciens en charge du projet, mais aussi à un mystérieux bombardement effectué par des avions qui bien que non identifiables, ne pouvaient guère provenir que de l’Ethiopie.
Celle-ci ne cesse en effet de rappeler son opposition à tout accord sur la gestion des eaux dont elle serait exclue. Elle fait également valoir que si 86 % des débits du Nil bleu se forment sur son territoire, elle n’utilise à ce jour que 0,3 :: du débit correspondant alors qu’elle doit faire face à une double contrainte résultant de la croissance de sa population et de l’accumulation des séquences de sécheresse. C’est dans cette perspective, avec le soutien de la Banque mondiale et de pays comme Israël et l’Italie, qu’elle développe actuellement un projet d’irrigation de 1,5 million hectares à partir des eaux du lac Tana dérivées par tunnel vers la vallée du Beles et alimentant un périmètre allant de Cuba à Aboi: Mendi. Simultanément, la Tanzanie envisage de pomper un volume important dans le lac Victoria, en direction du lac Eyasi et du plateau dominant la Wembere, pour arroser 250 000 hectares.
Quel que soit l’avenir de ces projets, ils confirment l’affaiblissement de la position égyptienne : le Nil serait un don fait non plus à l’Egypte mais à un ensemble de riverains dont les droits ou les prétentions sont confortés par leur position amont. Dans ce contexte, l’Egypte en vient à proposer, nonobstant le précédent fâcheux du Jonglei, un projet permettant de récupérer 45 km3 actuel-lement « perdus » par évaporation à raison de 14 km3 à partir des marais du Bahr el-Djebel, 12 km3 à partir des marais du Sudd et 19 km3 à partir du Sobat et des marais de Kenamuke et de Machar. Ces projets semblent illusoires tant en raison du contexte géopolitique dans lequel ils s’insèrent, que du fait de la sensibilité écologique : la réalisation d’un tel programme entraînerait une transformation radicale du milieu ainsi que, selon toute vraisemblance, la disparition de l’avifaune migratrice qui trouve dans ces régions ses quartiers d’hiver, soit un impact de niveau planétaire.
La seule alternative serait alors, pour l’Egypte, une reconversion de son économie par transfert d’une partie de ses activités dans le secteur industriel et dans les services. On se gardera d’oublier à ce propos que quoi qu’il advienne de l’eau du Nil, la vallée reste le plus grand axe de circulation entre le monde arabe et l’Afrique noire, et que le canal de Suez s’affirme plus que jamais comme le point de passage obligé entre l’Europe, la Méditerranée et l’ensemble de l’Asie. À tout le moins, l’Egypte pourrait réviser une politique de l’eau qui n’incite pas aux économies. Toutes considérations qui n’empêchent pas l’Egypte de souffrir de ce que J. Waterbury appelle le Dorvnstream complex .
La raison du plus fort
Si l’affectation de la ressource en eau est essentiellement conditionnée par les positions relatives des utilisateurs dans l’espace, il apparaît dans certains cas que l’avantage lié à la possession de telle rive ou à la relation amont-aval, compte moins que le simple rapport de force entre protagonistes ou tout simplement la référence faite à telle jurisprudence qui accorde à chaque Etat d’utiliser librement la ressource en eau sur son territoire national.
Cet impérialisme de l’eau peut prendre des formes discrètes, comme dans le cas de l’ouvrage d’Itaipu construit sur le Parana au niveau de la frontière avec le Paraguay. L’ouvrage a été construit dans le cadre d’une société binationale ou chacun des partenaires cofinançait à part égale l’entreprise. L’impécuniosité paraguayenne et le peu de retombées économiques que pouvait escompter ce pays, l’amenèrent à financer sa contribution par un emprunt auprès du Brésil. L’emprunt est maintenant remboursé sous forme d’une cession de courant à un prix fixé par le Brésil. Est-il besoin de préciser que ce prix est très faible ?
De façon plus directe, l’Afrique du Sud a édifié sur le fleuve Orange le vaste réservoir de Verwoerd, lequel permet de dériver les eaux du fleuve vers les rivières qui desservent les périmètres irrigués de la province du Cap. Ce transfert interbassins, complété par un accord de dérivation conclu avec le Lesotho, s’es: fait sans consultation de la Namibie et, compte tenu de l’amenuisement des débits vers l’aval, compte tenu également d’autres projets de dérivation des eaux de l’Orange, les volumes susceptibles de contribuer au développement de l’agriculture namibienne sont des plus réduits, sans que cela n’ait jamais posé problème. Il est vrai que la Namibie est un pays sec au contact de plusieurs bassins internationaux dont le Zambèze et qu’une gestion internationale étendue à plusieurs bassins pourrait améliorer sa position sous réserve d’une volonté d’accord. Ala là encore, la pression sud-africaine pourrait s’imposer avec le transfert d’un affluent du Zambèze, la Chobe en direction du bassin du Vaal.
Il n’existe pas davantage de volonté conciliatrice pour le barrage de Farakki construit en 1961 sur le Gange par l’Inde, juste en amont de la frontière indo- bangalashi. Depuis cette date, le gouvernement bangalashi ne cesse de protester contre ce qu’il considère comme une cause de dommages graves pour l’agriculture, l’industrie et l’écologie du pays, alors que le gouvernement indier. minimise ou dénie les dégâts supposés. L’ouvrage incriminé permet- en théorie, de dériver vers l’Hooghly le débit nécessaire pour éviter l’envasement de ce bras qui, bien qu’en voie d’abandon par le Gange, assure les liaisons maritimes et fluviales de Calcutta. En fait, ce barrage sert également à dériver l’essentiel des débits du Gange vers la partie indienne du delta en cas de sécheresse, en ne laissant au Bangladesh qu’un débit insuffisant tant pour arroser ses terres que pour maintenir à niveau la nappe phréatique. Inversement, lors des périodes
de hautes eaux, l’ouverture du barrage permet de dévier l’essentiel du débit vers le Bangladesh. L’ennui est que ces flots excédentaires n’empruntent pas le cours principal du Gange mais les branches de Galai et de Pusur. L’Inde reconnaît la gêne causée mais soutient que les eaux excédentaires ne dépassent pas le niveau I de Khulna, alors qu’il est facile au Bangladesh de démontrer que la totalité des terres peut être submergée jusqu’au niveau du littoral en cas de grande crue.
La gravité du litige est telle, qu’en 1976, il a été porté par le Bangladesh devant l’assemblée générale l’ONU qui a prié les deux parties de s’entendre, à la suite de quoi chaque gouvernement produisit un plan incompatible avec celui de la partie adverse. L’Inde proposait notamment le creusement d’un canal et le gérant tesque reliant le Gange et le Brahmapoutre, de façon à transférer d’un fleuve à l’autre des eaux excédentaires en jouant sur le décalage dans le temps des hautes l’eaux. En fait, l’Inde contrôlant les deux extrémités du canal et le gérant (navigation, transport de troupes en cas de conflit) était le seul bénéficiaire d’un : projet par ailleurs fortement contesté par la Chine.
Sans doute le débat a-t-il été mal géré dans un premier temps par des experts internationaux qui recommandaient la réalisation de deux plans nationaux indépendants l’un de l’autre, ce qui laissait la question entière pour le Bangladesh. Il se pourrait que le passage à un plan international incluant la création de réservoirs dans les hautes vallées himalayennes amène un début de solution, sans que le succès soit pour autant garanti. Le fait est que le volume et la durée des crues combinées du Gange et du Brahmapoutre excèdent d’assez loin les capacités de quelque retenue ou groupes de retenues que ce soit. Peut-être faudrait-il également tenir compte de l’instabilité des terrains et du risque sismique dans une région de tectonique active. L’état des lieux reste inchangé, ce qui n’affecte pas outre mesure la partie indienne.