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Nommer les lieux, qualifier les espace

Vous êtes ici : » » Nommer les lieux, qualifier les espace ; écrit le: 9 mai 2012 par Samouha modifié le 14 novembre 2014

Nommer les lieux, qualifier les espaces: Le baptême des lieuxNommer les lieux, qualifier les espace

Il ne suffit pas de se reconnaître et de s’orienter. L’explorateur veut conserver la mémoire des terres qu’il a découvertes et les faire connaître à tous ; pour parler des lieux ou des milieux, il n’est d’autre moyen que de procéder au baptême du terrain et à l’élaboration d’un vocabulaire propre à qualifier les diverses facettes de l’espace.

Chez les Esquimaux du Cuivre, au Canada, d’immenses espaces, pourtant pratiqués à l’occasion de la chasse ou de la pêche, ne portent pas de noms (Collignon 1994). Les chasseurs les connaissent pour les avoir parcourus depuis leur jeunesse ou les avoir découverts par la suite. Ils ont appris, en regardant ce que leurs anciens faisaient et en observant par eux-mêmes, à distinguer les milieux, à les photographier dans leur esprit et à les reconnaître lorsqu’ils les retrouvent.



Les conditions sont différentes dans les sites où les familles ou les groupes esquimaux reviennent régulièrement. Des souvenirs y sont associés aux événements qui sont survenus en tel ou tel lieu : X. est mort ici ; c’est dans ce camp qu’est né cet enfant. Il faut des mots pour rappeler cela et pour que l’on puisse en parler.

Dans une société nomade comme la société esquimaude, certains noms se déplacent avec les camps : il y a, autour de chaque installation, des points où l’on va chercher l’eau l’été ou découper la glace l’hiver, des endroits où l’on s’isole. Ils sont à la frontière du nom commun et du nom propre.

Les sociétés sédentaires et organisées ont besoin d’une toponymie fixe (fig. 18). Les relations complexes ne sont possibles que si les individus ou les groupes peuvent être localisés et si les cheminements sont guidés par des repères bien visibles dans le paysage. Le pouvoir s’approprie les terres en faisant coucher sur des registres, sur des plans ou des cartes les collections de noms de lieux.

La toponymie est un trait de culture et un héritage culturel (Nègre, 1963). Elle est souvent marquée d’un grand conservatisme : on garde à travers l’histoire les noms anciens ; ils se modifient cependant par évolution de la langue : la propriété de Vitrus, Vitracus pour les Gallo-Romains, est devenue, selon les régions Vitrac, Vilry ou Vitré. Le sens originel des noms de lieux se perd — c’est le rôle de la toponymie linguistique que de le retrouver. Il arrive aussi que les noms changent brutalement dans tout un espace à la suite de l’instauration d’un nouveau pouvoir, d’une invasion, ou du triomphe de nouvelles modes. Nommer les lieux, c’est les imprégner de culture et de pouvoir.
Aux noms des lieux s’ajoutent des régionymes : ils traduisent la mémorisation par le groupe d’un espace perçu à une autre échelle. Les mêmes paysages se répètent sur une certaine étendue : la Brenne, la Sologne ou les Dombes évoquent des zones boisées, aux formes molles et coupées d’étang. Ailleurs c’est la prédominance des mêmes cultures qui explique le nom — ainsi des Ségalas, de la Châtaigneraie cantalienne, de la Castaniccia corse. Parler du Toulousain, du Lyonnais ou de la région parisienne, c’est constater la dépendance de toute une aire vis-à- vis d’un centre vers lequel convergent les déplacements.

Flécher et marquer l’espace : rhabillage des itinéraires

Comment se retrouver dans un espace qu’on ne connaît pas et pour lequel on ne dispose d’aucun moyen de repérage et d’orientation ? Les itinéraires terrestres combinaient la piste et l’eau, chaque fois que c’était possible, et demandaient le service de guides locaux, rompus aux distances et aux passages obligés : leur capacité à se reconnaître sur de très larges espaces était garante de leur aptitude à s’orienter. C’est ainsi que d’anciens trappeurs de l’Ouest prenaient en charge les caravanes de chariots d’immigrants sur les pistes du Wyoming et au-delà, avant I arrivée du chemin de fer. Les itinéraires fréquentés demandaient à être équipés de relais pour les bêtes et de gîtes pour les hommes, régulièrement disposés tous les 20 ou 30 kilomètres, étape journalière moyenne. Cette structure de base très ancienne dans l’Ancien Monde a permis (en dépit des ruptures multiples de l’histoire) une remarquable et fructueuse diffusion de bien des traits culturels de l’Europe à l’Inde et à la Chine, et vice-versa.

Les moyens de transport de la révolution industrielle, le chemin de fer, puis la route construite et goudronnée, et surtout l’autoroute, introduisent des hiérarchies marquées entre les itinéraires et les carrefours plus ou moins bien desservis. La vitesse et la sécurité imposent une signalisation très sophistiquée — réseau professionnel pour les trains, panneaux pour tous sur la route. Ainsi guidés et canalisés, les déplacements se font sans problème.

Les politiques d’équipement des transports se sont longtemps développées dans un cadre national, avec des ruptures plus ou moins marquées aux frontières. Des accords internationaux (en Europe, en particulier) ont généralisé l’usage de codes île signalisation similaires sur les routes et autoroutes. La vitesse interdit de déchiffrer des messages complexes. On a donc imaginé des pictogrammes qui utilisent une grammaire rigoureuse de couleurs et de formes souvent si expressives que leur sens est évident.

S’orienter en ville et surtout dans des agglomérations de plus en plus en étendues est particulièrement difficile, car le réseau des rues est souvent enchevêtré et les points de repère insuffisants. Le système que les Américains ont appliqué à Manhattan et dans la plupart de leurs autres villes est simple et efficace : une grille orthogonale orientée permet de repérer les rues, les avenues et les blocs. La lecture en est si facile qu’il est inutile de nommer les voies : il suffit d’appliquer une numérotation à celles qui vont de l’ouest à l’est, et une autre à celles qui courent du nord au sud.

Dans la plupart des pays de vieille civilisation urbaine, le plan est plus complexe ; l’habitude est de donner aux voies des noms de personnages ou d’événements importants qui, inlassablement répétés, enrichissent la mémoire collective locale et nationale. Il faut alors utiliser un plan ou se fier à un chauffeur île taxi que son métier a contraint à mémoriser tout ce dédale. Le nom de rue n’est plus seulement un moyen de repérage local, mais il renvoie à une grille culturelle qui symbolise les modes ou préférences politiques des municipalités (l’une choisit : « rue des lilas », l’autre : « rue Salvador Allende ! »).

Les adresses individuelles demandent un repérage encore plus fin le long des rues. La ville ancienne se contentait de nommer les artères et les places principales et laissait les habitants ou commerçants du centre signaler leur présence par des enseignes peintes, forgées ou sculptées, une licorne ou un cheval blanc pour l’hôtel, un sabot pour le cordonnier, un fer à cheval pour le maréchal ferrant. Le rôle croissant du facteur et le besoin de repérage des individus dans des États de plus en plus soucieux de bonne police, ont imposé des systèmes de numéros.

Certains pays préfèrent, ou ont préféré longtemps, un repérage plus flou pour les individus, mais plus transparent pour la police. En Arabie Saoudite, le courrier ne peut être envoyé que poste restante. Au Japon, le dédale des rues n’est pas nommé, mais chaque quartier l’est. Il est doté d’un bureau de police où l’on connaît en permanence les noms et qualités de tous les habitants. Le taxi qui s’arrête là pour demander comment déposer un client chez un ami est aimable¬ment renseigné. Un repérage totalement numérique, sans nom de rue, est utilisé par la poste pour acheminer le courrier. Il n’est d’aucune utilité pour le visiteur ou le promeneur.

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