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S’orienter et se reconnaître

Vous êtes ici : » » S’orienter et se reconnaître ; écrit le: 9 mai 2012 par Samouha modifié le 14 novembre 2014

S’orienter et se reconnaîtreS'orienter et se reconnaître

Marquer, découper, institutionnaliser et s’approprier l’espace. Rien n’est pire que de se retrouver seul, perdu dans un endroit inconnu, sans savoir comment retourner chez soi. Se reconnaître, s’orienter sont des démarches indispensables à tous.

  • Se reconnaître, c’est mémoriser des images concrètes, des repères visuels surtout (parfois des odeurs ou des bruits) qui permettent de savoir si l’on est déjà passé à tel ou tel endroit.
  • S’orienter consiste à situer les lieux dans un espace de référence plus large et plus abstrait.

Tous les lieux habités et un très grand nombre de sites caractéristiques à la surface de la terre sont nommés — souvent depuis longtemps. La toponymie est un héritage précieux des cultures passées. Baptiser les côtes et les baies des régions littorales a été la première tâche des découvreurs. Un véritable tapis de noms recouvre la terre qui devient ainsi objet de discours. Le baptême de l’espace et de tous ses points remarquables constitue aussi une prise de possession symbolique ou réelle de l’espace.



Se reconnaître

En ville ou à la campagne, le cercle des pratiques quotidiennes parcourues dès l’enfance est familier dans tous ses aspects et tous ses détours. Les détails significatifs qui retiennent l’attention diffèrent pourtant selon les cultures. Les chasseurs repèrent d’un coup d’œil les traces des animaux, empreintes, herbes foulées. Un petit trou dans la banquise signale au jeune esquimau la présence de phoques qui viennent y respirer. La végétation n’est pas un manteau neutre ; on y localise arbres à fruits, nids d’abeilles et plantes utiles ou vénéneuses dont il faut se méfier. La qualité des terres, les pentes, les micro-climats du terroir fournissent des indices précieux aux membres des sociétés paysannes.

En ville, l’école buissonnière qui permet de varier les cheminements, d’explorer et de faire des découvertes n’a pas les mêmes attraits. La rue est le lieu de tous les dangers. L’espace familier se limite à quelques itinéraires bien balisés les repères sont faciles le long des artères commerçantes. Ailleurs, la succession des portails clos n’offre souvent rien d’attrayant au regard. Une fontaine, une statue, un monument qui pointe dans l’enfilade servent de repères. L’individu se sent bien souvent perdu, tout seul dans la foule des inconnus qui le croisent.
I enracinement à la fois spatial et sociologique est plus difficile qu’à la campagne. Il se fait cependant, et le quartier où l’on habite est ressenti comme une niche familière, surtout si le type d’architecture et d’occupation lui a donné une certaine spécificité sociologique.

Au-delà du premier cercle de pratiques quotidiennes, l’espace devient plus flou. Mais à portée de vue ou de déplacements occasionnels relativement fréquents, il peut être suffisamment mémorisé et reconnu. Les repères visuels identifiables jusqu’à l’horizon deviennent essentiels et prennent une valeur symbolique.

À la campagne, une colline, au loin, un grand arbre, la flèche d’un clocher, servent de repères. Les lieux sont reconnus et nommés. Au-delà de la barre de I horizon, c’est Tailleurs. Les peuples de la forêt que Roland Pourtier a étudiés au ( labon manquent de larges ouvertures.

En ville s’opposent des quartiers où le dédale des rues étroites et des impasses embrouille les représentations et des quartiers ouverts par de larges avenues dont les plans en grille orthogonale ou en étoile sont facilement lisibles et mémorisa- Mes par tous . Les monuments prestigieux des quartiers centraux et leur animation commerciale contribuent à forger une image valorisante de la ville, commune à tous les citoyens. La sky line des quartiers centraux des villes américaines s’impose avec une force symbolique très grande. Le hérissement des tours de grands ensembles et le style d’open planning sans rue donne aux quartiers de logements sociaux une dimension inhumaine.

Si se reconnaître résulte d’une relation sensorielle avec l’espace, celle-ci, au- delà du cercle familier parcouru à pied en tout sens, dépend du mode de locomotion utilisé. Le marcheur et le cavalier des steppes ou des pistes ont des visions un peu différentes, mais tous sont très attentifs aux premiers plans et aux obstacles du chemin. Enfermés dans des roulottes, des chariots ou des diligences, les voyageurs ne ressentent guère de la route que les cahots qu’elle impose au véhicule, tous par contre sont sensibles aux charmes ou aux dangers de l’étape ( on le voit aussi bien dans Arthur Young que chez Montaigne). Le chemin de fer, avec sa vitesse plus grande et plus régulière, ses wagons ouverts ou vitrés, fait découvrir les panoramas lointains, le paysage au-delà des premiers plans qui passent trop vile pour être lisibles. En quelques heures, tout peut changer, ce qui excite la curiosité ou le plaisir du voyageur. L’automobile rive le conducteur à la route, à M”. panneaux, à ses dangers. Les passagers ont une vue plus libre et plus large du paysage. L’avion, quand les nuages ne masquent pas la terre, donne une prodigieuse image de la marqueterie terrestre, au moins durant les quelques minutes que durent les envols ou les atterrissages.

S’orienter

Se reconnaître suppose une appropriation de l’espace par les sens. Il s’agit Internent d’une affaire individuelle, même si les savoirs collectifs et l’acculturation ni y participent (on ne voit que ce que l’on sait déjà être significatif).

Pour aller vers un ailleurs lointain, invisible et plutôt deviné que connu, il faut ‘/orienter, c’est-à-dire être capable de mettre en œuvre le système général de structuration et de repérage de l’espace que les sociétés ont imaginé (Lynch, I 959). L’opération implique une rose de directions fondamentales et un mode de mesure des distances permettant de définir la position.

Les grilles que les sociétés imposent à l’espace sont variées. Pour beaucoup de civilisations, le monde s’ordonne autour d’un axe essentiel, celui autour duquel 1rs étoiles tournent la nuit, et qui définit les quatre points cardinaux. Mais pour d’autres cultures, les directions fondamentales ne sont pas liées à l’observation des étoiles. Les pêcheurs Yurok vivent le long de la rivière Klamath, en Californie du Nord (fig. 16) (Erikson, 1948). La vallée est étroite et boisée.

Les peuples dont l’espace est ainsi fondamentalement structuré par un axe fluvial ne manquent pas. Françoise Paul-Lévy et Marion Ségaud (1983) citent les Yukuna d’Amazonie (Jacopin, 1979), leur voisins Bora et Mirana (Guyot, 1977) et les Hmong indochinois (Condominas, 1977). Chez les Aïnous d’Hokkaïdo, l’axe structurant est représenté par l’opposition entre mer et montagne (Ohnuki- Tierney, 1976). Chez les Aymaras de Bolivie, la montagne constitue la donnée première : urco, ce sont les terres hautes et uma, l’eau, celle du lac, et les vallées .

Avec l’émergence des systèmes d’orientation astronomique, l’univers concret cesse de servir d’appui à la construction intellectuelle du monde : tout part de l’observation du soleil (le point le plus haut de sa trajectoire définit le midi) et de celle du système stellaire, de son ordre immuable et de sa rotation apparente autour d’un point qui coïncide à peu près avec l’étoile polaire dans l’hémisphère nord.
D’un lieu à l’autre, les directions deviennent comparables lorsqu’on dispose d’un repère immuable commun. Le monde se structure désormais autour de deux axes perpendiculaires : nord-sud, celui des pôles, et est-ouest. Ces orientations permettent de situer les lieux les uns par rapport aux autres : on est aujourd’hui en B, au nord et à l’ouest de A où l’on était hier.

La plupart des cultures utilisent pour s’orienter les points cardinaux. Rares sont celles qui sont parvenues à la phase suivante, celle du repérage par des coordonnées : il suffit en effet de mesurer les distances qui séparent, selon les deux axes, les lieux et une origine commune, pour situer tous les points les uns par rapport aux autres et être capables de les cartographier. Le pas a été pour la première franchi à Alexandrie par Eratosthène, au iiie  siècle av. J.-C. (Jacob, 1991).

Les systèmes d’orientation qui s’appuient sur les traits majeurs du relief ou de la configuration des milieux ne demandent pas d’effort d’abstraction ; il en va de même du simple repérage des points cardinaux. Les cultures populaires y ont tout autant recours que les cultures savantes : les rois mages marchaient à l’étoile !
Les représentations géométriques qui débouchent sur la carte reposent sur une conceptualisation plus sophistiquée :

  • L’élaboration d’un tel document suppose que l’on sache repérer les points grâce à la mesure de leur latitude et de leur longitude (c’est la méthode générale que Ptolémée illustre dès le Ile siècle de notre ère) ou par recoupement de deux visées angulaires (la cartographie marine recourt à ce procédé depuis que la bous¬sole permet de tenir un cap : c’est le principe du portulan).
  • Elle implique ensuite que l’on définisse une échelle, c’est-à-dire un rapport arbitraire, mais constant, entre les mesures effectuées sur le terrain et leur représentation sur le plan de la carte.

Le problème est alors de lier l’expérience directe que l’on tire de la fréquentation des lieux aux grilles cartographiques. Les peuples continentaux peuvent maîtriser l’espace de proche en proche. Ceux qui habitent les régions maritimes sont placés devant un défi plus difficile (Lynch, 1959). La navigation côtière s’appuie sur des repères successifs. Se lancer en haute mer implique la maîtrise de l’orientation. C’est ce qui rend fascinante l’expérience des Polynésiens qui savaient, sans écriture, sans carte et sans boussole, affronter les immensités du Pacifique avant tout contact avec les Européens.

Les systèmes d’orientation qui s’appuient sur les données locales de la configuration de l’espace ne sont pas extensibles. Ils conviennent à des sociétés statiques, refermées sur elles-mêmes. Les cultures venues de l’Inde créaient, dans chacun des royaumes indonésiens, un repérage concentrique des lieux axé sur le mont Méru local ou le palais du Prince qui en était l’équivalent. Une telle construction ne permettait pas de concevoir de vastes espaces occupés par une succession de royaumes. Elle ne convenait pas aux marchands. L’Islam présentait de ce point de vue un avantage évident : il conquit facilement les ports et leurs commerçants (D.Lombard, 1990 ; Sevin, 1992). L’opposition entre société confinée et société expansive éclate dans cet exemple.

Les repérages astronomiques et les possibilités de représentation qu’ils ouvrent s’appliquent universellement : ils aident les groupes qui en disposent à se tourner vers l’extérieur et à partir vers de nouveaux horizons. Les Grandes Découvertes n’auraient pas été possibles sans la boussole, le loch et une cartographie des portulans, qui du xiv siècle aux grands atlas de la fin du xvie, ne cesse de progresser.

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