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Cultures et niveaux de devloppement

Vous êtes ici : » » Cultures et niveaux de devloppement ; écrit le: 10 mai 2012 par Samouha modifié le 14 novembre 2014

Cultures et niveaux de développementCultures et niveaux de devloppement

Certains groupes montrent, à travers l’histoire, une surprenante capacité à rester fidèles aux traits de leur culture. La Chine présente des caractères étonnants de permanence : l’écriture qu’elle a inventée, et qui fixe le sens indépendamment de la langue et de la prononciation, apparaît au IIe millénaire avant notre ère ; le confucianisme et le taoïsme, encore si présents dans la pensée aujourd’hui, émergent au Ve siècle avant notre ère.

Ce qui donne aux cultures leur identité résiste ainsi parfois à l’écoulement du temps. Cela ne veut pas dire que les sociétés qui en sont porteuses échappent aux transformations de l’histoire ; beaucoup de leurs traits changent avec l’évolution des techniques.



Sociétés sans écriture, sociétés d’ethnologues

En l’absence de moyens efficaces de transport, de communication et d’exploitation des milieux, la vie sociale reste nécessairement fragmentée et l’humanisation des environnements limitée. C’est à ces sociétés que les ethnologues se sont longtemps consacrés (Sahlins, 1968) : dépourvues d’écriture, elles étaient ignorées des historiens.

La structure des savoirs et des techniques

Dans les sociétés d’ethnologues, la transmission des savoirs et des techniques repose essentiellement sur l’imitation et la parole. La reproduction locale de telles cultures se fait bien souvent à l’identique. La diffusion de leurs traits est en revanche difficile ; elle ne s’effectue que lentement, sauf lorsqu’elle résulte de mouvements de peuples.

Ces sociétés fragmentées dont les traits se perpétuent fréquemment sans modification sur de longues périodes manquent-elles d’imagination ? Non : dans les domaines où ne pèsent pas les contraintes environnementales, les expériences sont innombrables (Lévi-Strauss, 1962). Pour étudier les systèmes de parenté, Lévi-Strauss (1949) a beaucoup puisé dans l’ethnologie australienne : tous les modes de la parenté classificatoire y avaient été expérimentés. Les systèmes tic relations instituées ne mobilisent qu’un petit nombre de grammaires (elles se réduisent parfois à la parenté et à l’association), mais toutes les possibilités qu’elles offrent sont explorées. La même exubérance se retrouve dans d’autres domaines, ceux de la décoration du corps, des tatouages par exemple.

Les techniques de mise en valeur de l’environnement sont en revanche très fortement marquées par le milieu : d’un groupe à l’autre, des différences existent, la forme des outils change, mais les bases écologiques sont souvent les mêmes. On l’a depuis longtemps remarqué en Amérique du Nord : au moment où les contacts s’établissent avec les Européens, les limites des grandes aires de civilisation matérielle coïncidaient avec celles des milieux (Wissler, 1969, lre éd. 1940). Les Indiens des Plaines et des bassins des Rocheuses, petits nomades il pied vivant essentiellement de la chasse au bison et de quelques cultures, s’opposaient aux tribus de l’Est et du Sud-Est, où la part de l’agriculture était plus importante, les densités plus élevées et la stabilité plus grande.

Le rapport à l’histoire

Sans écriture, il est difficile de donner une forme fixe aux principes de l’organisation sociale et politique. La vie de ces sociétés est donc parfois soumise à des dérives rapides. Certaines de leurs coutumes les accélèrent : les Yanomani des confins du Brésil et du Venezuela ne parlent jamais des temps révolus et prohibent l’utilisation de noms qui rappellent le passé ; la durée dans laquelle ils sont installés est volontairement comprimée.

Faute de témoignages écrits, les gens n’ont pas conscience du changement. L’exemple des Tiv du Nigeria le montre bien (Bohannan, 1957) : afin d’assurer la régularité de la justice, le colonisateur britannique avait systématiquement relevé leur droit coutumier. Quel ne fut pas l’étonnement des juges une quinzaine d’années plus tard lorsqu’ils virent les plaidants invoquer des règles immémoriales qui n’avaient guère de rapport avec celles qui avaient été notées.

Les sociétés sans écriture sont donc très fluides, alors que leur idéologie est volontiers conservatrice et qu’elles se pensent sur le monde de la permanence, et non sur celui de l’histoire.

Diversité des détails de la culture matérielle, profusion des variantes et des permutations des mythes fondateurs : les sociétés sans écriture sont placées sous le signe de la labilité, ce qui leur donne la possibilité de réinterpréter sans cesse le monde. Mais comme elles ne gardent pas de témoignage du changement, elles ont tendance à le nier : ce sont des sociétés sans histoire, en ce sens qu’elles refusent de concevoir les transformations.

Sans écriture, il est difficile d’éviter la fragmentation locale et de constituer des sociétés étendues englobant des effectifs nombreux. Les groupes sont générale¬ment dépourvues de structures politiques autonomes. Cela résulte surtout d’un refus, celui des inégalités (Clastres, 1974) : les institutions sont faites pour les réduire au fur et à mesure qu’elles apparaissent.

Le contact avec les sociétés à écriture et la généralisation de l’instruction jusque dans les zones les plus reculées modifient brutalement aujourd’hui le rapport de ces groupes à leur passé : les textes fondateurs sont désormais fixés — ils l’ont souvent été par les ethnographes occidentaux. La tradition se charge d’une dimension nouvelle : elle fige les sociétés archaïques dans une phase particulière de leur devenir, celle des premiers contacts.

Des structures religieuses sans pouvoir fédérateur

L’imagination dont font preuve les sociétés d’ethnologues est très forte dans le domaine symbolique. Les récits qui donnent un sens au monde foisonnent ; ils se présentent comme des mythologies complexes. Des emprunts peuvent les enrichir sans que les bases sur lesquelles repose la société soient remises en question. Tabous et interdits donnent souvent une dimension religieuse au contrôle collectif, mais sans impliquer l’adhésion à des valeurs morales communes.

La vie religieuse repose souvent sur des conceptions animistes et révère un panthéon divers de dieux et de génies (Augé, 1982). La sacralité a des visages variés ; elle n’est structurée par aucun principe unificateur. Les personnages capables de côtoyer les puissances qui hantent le monde sont souvent redoutés, mais ils apparaissent plutôt comme des marginaux que comme des chefs.

Certaines sociétés sans écriture adhèrent à une conception plus positive du religieux. Elles attendent de ceux qui sont familiers du surnaturel qu’ils mettent leurs pouvoirs au service de la communauté et intercèdent pour elle auprès des puissances supérieures. Ces groupes cessent de se dresser contre toute forme de pouvoir : on voit s’y dessiner des formes de proto-Etats.

Dans des sociétés fragmentées, réduisant les contacts au minimum et où le fonctionnement social s’appuie sur des rituels contraignants plus que sur l’adhésion à une conception intellectualisée du religieux, l’identité ne s’appuie pas sur une structuration vigoureuse de la personne : cela explique la relative facilité avec laquelle les individus acceptent de se convertir à de nouvelles religions lorsqu’ils sont confrontés à d’autres civilisations.

La diversité des sociétés d’ethnologues

Les sociétés sans écriture sont en train de disparaître : elles ne subsistent que dans les angles morts du monde actuel (Sahlins, 1968). Elles occupaient, au début du xvie siècle, le Nouveau Continent, l’Océanie, l’essentiel de l’Afrique subsaharienne, les steppes et forêts froides de l’Ancien Monde et une partie des régions montagneuses de l’Asie du Sud et du Sud-Est.

Les sociétés sans écriture étaient alors très diverses par les technologies qu’elles mettaient en œuvre pour tirer de l’environnement ce qu’il leur fallait pour vivre : cueillette, pêche, chasse, mais aussi agriculture ou élevage. Le niveau atteint ne dépassait généralement pas celui du nomadisme pastoral ou de l’agriculture sur brûlis, mais les exceptions ne manquaient pas. Les groupes Amérindiens les plus développés devaient à la culture du maïs et de la pomme de terre leurs densités élevées reposant sur des bases sédentaires.

Les sociétés sans écriture connaissaient des niveaux d’organisation très divers. De grands Empires caractérisaient au Mexique et au Pérou l’Amérique précolombienne. La plupart des peuples d’Afrique Noire restaient fidèles à des formes d’organisation fragmentées, clans et tribus. Dans la corne de l’Afrique, sous l’influence du christianisme éthiopien, au Sahel et le long des côtes d’Afrique orientale sous l’influence musulmane, des États s’étaient formés. En Afrique interlacustre, l’émergence de monarchies et de sociétés complexes tenait beau¬coup moins aux influences extérieures : on avait là affaire à des groupes qui étaient parvenus à se structurer sans disposer de moyens de mémorisation et de communication objectifs. Les mêmes remarques s’appliquaient aux grandes îles polynésiennes, Tahiti ou les iles Hawaï.

L’absence d’écriture ne condamne donc pas les sociétés à se couler toutes dans le même moule et ne leur interdit pas de s’organiser sur des bases déjà larges. Ces situations sont cependant exceptionnelles. La plupart des groupes primitifs constituent en effet des sociétés contre l’État, pour reprendre l’expression de Pierre Clastres (1974) : ils sont prêts à tout sacrifier à leur indépendance. Seule une minorité de sociétés acceptent l’émergence de systèmes de relations inégalitaires, mais plus efficaces. Sous l’effet des modifications ainsi initiées, elles éprouvent le besoin de se doter d’institutions plus solides et cherchent des dispositifs de mémorisation plus efficaces : castes de griots, comme en Afrique (Goody, 1994), bardes celtes, ou notation d’éléments chiffrés, comme dans les grands Empires américains.

Les sociétés qui restent sans écriture aujourd’hui appartiennent presque toutes à la catégorie des sociétés contre l’État. Elles sont demeurées enfermées dans leur refus de structures qui les auraient conduites à se hiérarchiser.

Des paysages profondément modifiés, mais qui gardent souvent un aspect naturel

La plupart des sociétés sans écriture ne disposent que de techniques insuffisantes pour créer des paysages humanisés permanents — le cas des riziculteurs Ifuago, aux Philippines, est exceptionnel ; les grands Empires amérindiens étaient, au moment de la conquête, déjà très engagés dans la transformation qui fait entrer les sociétés dans l’histoire. Ailleurs, cueillette, chasse, pêche, nomadisme pastoral ou agriculture sur brûlis dominaient, et dominent. Les transformations les plus marquantes et les plus étendues résultent de l’usage répété du feu : en Australie (Singh, Kershax, Clark, 1981), le paysage de parc ouvert à eucalyptus disséminés résultait du passage répété d’incendies volontaires.

Dans beaucoup de cas, l’habitat ne se remarque guère dans la mesure où il est fait de bois et de feuillages ; il ne laisse guère de traces lorsqu’il est abandonné. Les établissements humains abandonnés ne restent visibles que dans les zones arides où l’on construit en pierre.

Cueilleurs, chasseurs et pêcheurs n’ont pas besoin de transformer en profondeur l’espace pour l’exploiter (Sahlins, 1976). L’existence de groupes qui vivent de la cueillette ne se lit souvent qu’aux détritus qu’ils laissent derrière eux : les tas de coquillage consommés par les groupes qui tiraient parti, au néolithique, des ressources des littoraux de l’Atlantique et de la Manche, les kjôkkenmôdding, sont
bien connus des préhistoriens. Il suffit aux chasseurs de disposer de pièges, de trappes ou de dresser des filets pour capturer les bêtes ; les pêcheurs édifient parfois des barrages. Tout ceci n’occupe que des surfaces minimes. Il en va de même des campements des éleveurs nomades.

Lorsque l’agriculture est pratiquée, c’est d’habitude sur des champs taillés provisoirement sur la forêt ou sur la savane. Nul besoin de leur donner un tracé géométrique, puisque la charrue reste inconnue. La mise en valeur s’arrête là où le feu a cessé de se propager. Ses traces visibles s’effacent dès que la terre retourne à la jachère. Les botanistes notent cependant des altérations durables : certaines espèces rappellent que le paysage a été anthropisé alors même que la végétation naturelle paraît avoir repris ses droits.

La sacralisation de l’espace est profonde, mais les lieux chargés de puissance lumineuse ne sont généralement pas aménagés : il s’agit de pierres, d’arbres, de fontaines. C’est à travers les rituels liés à la mort que l’emprise humaine se marque quelquefois le mieux : les corps des défunts sont exposés ou enterrés ; des pyramides de pierres ou des amas de branchage les signalent souvent. C’est en essayant de lutter contre la fuite du temps qui emporte les êtres que les hommes créent les formes qui marquent le plus durablement le paysage.

Quelques lectures

La littérature sur les sociétés sans écriture est fort abondante. Quelques grandes monographies s’en détachent et demandent à être lues : Elkin (1947) et Ragaz(1988)    pour l’Australie, Malinowski (1963 ; 1974), Leenhardt (1937) et Bonne- maison pour la Mélanésie, Evans-Pritchard (1968), Pélissier (1968) ou Pourtier
(1989)    pour l’Afrique.

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