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Les sociétés à écriture : la phase des civilisation historiques

Vous êtes ici : » » Les sociétés à écriture : la phase des civilisation historiques ; écrit le: 10 mai 2012 par Samouha modifié le 14 novembre 2014

Les sociétés à écriture : la phase des civilisation historiques

Les sociétés à écriture : la phase des civilisation historiques

Des sociétés de nature duale

L’invention de l’écriture introduit une dualité fondamentale dans la transmission des cultures : la fragmentation et les dérives locales demeurent de règle dans le domaine des techniques, des parlers et de tout ce qui dépend de l’imitation et de la tradition orale ; l’écriture permet aux composantes intellectuelles, religieuses et morales de prévaloir sur de larges espaces (Goody, 1985).



Les sociétés historiques vivent la culture sous deux registres : culture populaire, à base orale, de la majeure partie de la population, culture élitaire des milieux dirigeants (Muchembled, 19878). Les jeux d’influence entre les deux formes de savoir sont multiples. La tradition romantique voulait que la création trouve d’abord racine dans le peuple. Les études des spécialistes soulignent aujourd’hui plutôt les transferts en sens inverse (Guilcher, 1963).

La dualité des sociétés historiques tient aux difficultés que l’on éprouve à diffuser lecture et écriture en dehors de petites élites. Cela tient à la longueur des apprentissages nécessaires — plus sensible encore dans le monde chinois qu’en Occident. Cela provient de la faible disponibilité des jeunes dans des groupes où leur travail est très tôt nécessaire. Les supports de l’écrit valent cher (le parchemin), ou sont difficiles à manier ou encombrants à stocker (bois, brique ou pierre).

Les deux innovations techniques qui rendent possible la multiplication à bon marché des copies d’un texte sont d’origine chinoise, même si c’est en Occident qu’elles ont eu l’impact le plus profond. Le papier, d’usage courant en Chine depuis le me siècle av. J.-C. en toutes petites quantités, et de manière industrielle à partir du 11e siècle de notre ère, parvient en Occident via le monde arabe au moment des Croisades. Depuis le vme siècle, les Chinois savaient multiplier par tirage à la presse les copies de textes dont les signes étaient gravés dans le bois. Ils n’avaient cependant pas atteint le stade ultime de la mécanisation, l’usage de pièces coulées mobiles. Les alphabets occidentaux invitaient à franchir le pas. Les progrès de la métallurgie au XIVe siècle rendent possible, en Allemagne en particulier, la fonte de signes. Gutenberg tire parti de ces nouveaux procédés pour créer l’imprimerie. La démocratisation des savoirs est dès lors techniquement réalisable. Pour qu’elle progresse, il faut qu’elle apparaisse indispensable à l’ensemble des populations ou à leurs dirigeants.

Les fondements écologiques : le rôle des agricultures à la charrue

Les fondements écologiques des sociétés historiques sont variés. La cueillette, la chasse et la pêche continuent à y faire vivre une petite partie des populations. Le nomadisme pastoral tient un grand rôle dans la diagonale aride de l’Ancien Monde (Varii Auctores, 1979) : les populations y disposent de chevaux, de chameaux ou de dromadaires pour se déplacer, mener des raids et se battre ; elles conquièrent des zones où se pratique l’agriculture sédentaire, y supplantent les dynasties locales et font fonctionner les institutions politiques à leur profit : la Chine succombe ainsi aux Huns, Mongols ou Mandchous, dont elle a essayé de se protéger par la Grande Muraille. Le monde musulman est tour à tour dominé par les bédouins venus des déserts chauds, puis par les Turcs sortis d’Asie centrale.

L’agriculture constitue cependant la base de la plupart des sociétés historiques à écriture. Des constructions étatiques peuvent se développer dans les milieux où domine l’agriculture à la houe — on l’a vu pour l’Amérique précolombienne, l’Afrique sud-saharienne ou la Polynésie — mais il est rare que cette base permette de nourrir des élites nombreuses et sur des bases assez stables pour faciliter la naissance de bureaucraties et l’émergence de l’écriture. Les Empires mayas, aztèques ou incas ont été les seuls à atteindre, sur ces bases, le seuil des civilisations historiques.

Presque partout donc, les civilisations historiques ont une base paysanne sédentaire (Wolf, 1966) qui tire son efficacité de l’agriculture à la charrue, de l’élevage qui lui est associé et des rotations qui permettent d’obtenir des récoltes régulières moyennant jachère et apport de fumure organique. Ces technologies sont assez efficaces pour que les détenteurs du pouvoir puisse prélever sur les producteurs primaires des quantités importantes de vivres. Ceux-ci nourrissent des bourgs ou des villes qui peuvent grouper jusqu’au cinquième de la population.

Bureaucraties, religions et systèmes politiques

L’écrit fixe la mémoire, fonde les institutions politiques sur des constitutions et définit des droits que la force ne remet pas automatiquement en cause (Goody, 1985). L’autorité qui confère aux gouvernants leur légitimité a généralement un fondement religieux : c’est parce qu’il est capable de servir de truchement entre le corps social et les forces divines que le prêtre devient un personnage clef, un chef. Dans beaucoup de sociétés, fonctions politiques, fonctions liturgiques et fonctions religieuses se trouvent intimement associées. Elles sont parfois dans les mains des mêmes personnages. En Chine, l’Empereur réconciliait son pays avec les forces qui assurent la fécondité par les rituels agricoles qu’il remplissait. La sacralisation du pouvoir prend un visage différent dans les républiques, mais elle est également présente : la naissance de la cité grecque est inséparable d’une
restructuration des cultes (de Polignac 1984).

La pensée religieuse et métaphysique prend son essor : les sociétés historiques sont volontiers des civilisations « axiales », pour reprendre l’expression de N.S. Liseinstadt (1982 ; 1983 ; 1986) ; elles reposent sur des principes qui donnent à la personnalité une forte consistance. D’une civilisation à l’autre, les thèmes centraux diffèrent, mais les fonctions qu’ils remplissent sont suffisamment voisines pour que les gens hésitent à substituer un système religieux ou philosophique à un autre. Les conversions sont rares. Les transformations internes de la pensée religieuse et philosophique se manifestent par l’émergence d’hérésies qui sont d’autant mieux accueillies que le terreau social s’y prête.

Les campagnes

Le dualisme qui caractérise les civilisations historiques a une dimension géographique ; le pouvoir s’appuie sur les villes où résident une partie des classes dominantes, alors que les populations dominées sont rurales (Wolf, 1966). Le paysage est profondément marqué par cette dualité.

Les agricultures à l’araire ou à la charrue imposent une transformation très profonde de l’environnement. Les parcellaires sont géométriques, pour faciliter les labours : ils prennent parfois la forme de carroyages rigoureux : cadastration romaine, parcellaires chinois ou japonais anciens, grid pattern américain.

Pour assurer la rotation des cultures et conduire l’élevage normalement associé aux cultures, les terroirs doivent être organisés en vue des assolements. Le monde agricole est donc généralement fait de la juxtaposition de finages correspondant à des communautés de base selon des patrons qui ne sont pas très variés (fig. 38) : fermes dispersées au milieu de leurs terres, exploitations alignées le long de routes, avec les terres cultivées disposées en arrêtes de poisson immédiatement à leur arrière, habitat groupé à assolement obligatoire, hameaux installés à la limite de Voutfield ou paissent les bêtes, et de Yinfield où se concentrent les cultures.

Le contraste entre zones cultivées et bois et pâtures se lit du premier coup d’œil La campagne comme totalité aménagée fait ainsi son apparition. Elle ne prend cependant d’aspect achevé que là où le stade du monde plein est atteint : l’intensification se traduit par une délimitation plus nette des zones forestières et de parcours et par un soin accru apporté aux labours et aux prés (Lebeau, 1969).

Les villes

L’existence de surplus prélevés dans les zones agricoles va de pair avec l’apparition d’espaces urbains : rien ne s’oppose à la concentration en quelques points de ceux qui assurent la sécurité des autres, les administrent, dirigent les institutions spirituelles et assument les responsabilités politiques. Lorsque les risques de conflit sont faibles, les villes s’étalent, dès l’origine, sur des superficies non-négligeables et leurs limites manquent de netteté. Lorsque règnent de telles conditions, le statut des habitants des villes ne diffère guère de celui des ruraux : on l’observe en Angleterre ou au Japon.

Presque partout, les impératifs militaires pèsent lourd dans le devenir urbain : les villes sont entourées de fortifications qui les protègent et matérialisent la limite de la campagne. Quoique des jardins et des espaces verts soient généralement compris dans l’enceinte, une partie des fonctions liées à la ville doit s’installer à l’extérieur : des ateliers artisanaux et des commerces animent les faubourgs. Les banlieues correspondent à des zones dont l’exploitation agricole est particulière¬ment intensive, puisque ce sont elles qui fournissent à la ville la plus grande partie de son lait, de ses légumes et de ses fruits. C’est là aussi que les citadins viennent se reposer, danser et boire le dimanche, ou s’installer dans leur villa d’été lorsqu’ils en ont les moyens.

La lenteur et la difficulté des transports limitent généralement la taille des centres urbains : ils ne peuvent compter, pour leur ravitaillement, que sur les campagnes proches, dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres, 30, 40 ou 50 pour les céréales, beaucoup plus pour la viande qui peut s’acheminer sur pied. Seules les agglomérations sises sur un littoral ou le long des fleuves échappaient à ces contraintes : ce sont les seules à pouvoir atteindre ou dépasser 100 000 habitants.

Les identités collectives et les représentations du territoire

Le dualisme fondamental des sociétés historiques explique que les identités collectives qui s’y développent n’appartiennent pas toutes à la même famille. Là où le peuplement est stable depuis longtemps et où les villes ont depuis l’origine fixé des ruraux venus d’alentour, un sentiment d’appartenance commune caractérise souvent les ensembles régionaux, villes et campagnes unies. Dans certains cas, le souvenir d’une origine tribale partagée se perpétue à travers des formes de peuplement qui se transforment progressivement. Dans la Gaule pré-romaine, les unités fondamentales étaient ethniques. Rome bâtit sur ces cadres des cités que symbolisait une ville. L’Église catholique se glissa, à partir de la conversion de Constantin, dans les moules des diocèses, nouveau nom que les cités portaient depuis la réforme de Dioclétien. Les institutions féodales s’inscrivirent souvent dans les même limites, et s’appuyèrent sur le réseau urbain hérité de l’Antiquité, cependant que la floraison des bourgs témoignait de l’essor de la vie de relation et renforçait le semis des lieux centraux.

L’exemple de la France nous conduit à considérer comme normale la stabilité des délimitations régionales et des consciences territoriales qui leur sont liées. On retrouve ailleurs, dans des sociétés à forte base paysanne et qui ont échappé aux invasions et aux bouleversements dramatiques des modes d’organisation qui ne sont pas très différents  ainsi en Chine, où le réseau des préfectures, ou hsien, n’a souvent guère changé depuis l’époque Han, ou dans les vieux royaumes de la partie centrale ou orientale de Java (D. Lombard, 1990).

L’Europe de l’Est, le Moyen-Orient et l’Inde présentent des traits fort différents. Les villes y sont souvent des pièces rapportées sur le tissu rural alentour : elles abritent des populations étrangères à la campagne environnante, élites poli-tiques mises en place par les royaumes ou les empires qui ont unifié le pays. Pour des raisons économiques et fiscales, les souverains font parfois appel, pour peupler et animer leurs villes, à des groupes qui maîtrisent des techniques ignorées les autochtones (Ertel, 1986). La multiplicité des confessions renforce parfois l’opposition entre les campagnes et les villes qui les dominent, et divise celles-ci en groupes qui s’ignorent largement. L’idée de région mûrit moins bien dans de tels contextes, aux Indes, par exemple (Sopher, 1980).

À l’échelon supra-régional, les représentations territoriales réellement vivantes coïncident souvent avec des aires partageant la même langue : les « nations » que l’on reconnaissait au Moyen Âge sont des entités de ce type. Le sentiment de communauté naît parfois aussi d’une culture ou d’une foi partagée : on est chrétien ou musulman.

Les constructions politiques façonnent aussi des identités : celles qui sont partagées par les élites n’intéressent pas toujours les couches populaires. L’idée de France est précocement présente dans la noblesse française, puis dans les couches dirigeantes d’origine bourgeoise qui sont venues compléter son action à la tête de l’Etat. On a de sérieuses raisons de penser qu’il en allait différemment de la masse de la population — encore que l’épisode de Jeanne d’Arc montre que le scepticisme de beaucoup d’historiens, séduits par les idées d’Eugen Weber, est excessif.

Le contenu symbolique des paysages

Les civilisations historiques reposent sur des croyances religieuses ou des métaphysiques fortement structurées. Elles ont le loisir d’en tirer parti et de les exprimer à travers une forêt de symboles largement partagés.

Une partie importante de l’énergie des vivants est mobilisée, dès l’Egypte, à préparer le séjour des morts et à rendre hommage aux divinités que l’on révère et que l’on craint. Les formes monumentales sont d’abord liées aux cultes. Les villes naissent comme centres cérémoniels. Le pouvoir politique, intimement associé aux croyances qui le fondent, bénéficie très tôt d’une mise en scène semblable à celle qui est proprement religieuse.

Le paysage se charge de puissance lumineuse là où la divinité se manifeste. De là le respect des bois sacrés en Grèce et dans la Rome antique, en terre d’Islam ou en Extrême-Orient ; de là les cultes rendus aux fontaines, aux eaux courantes et à certains étangs ; de là l’implantation des sanctuaires à la jonction de la plaine et de la montagne, comme au Japon ; de là la prolifération des chapelles ou des temples partout où des miracles ont eu lieu et où des apparitions ont pris place, ou sur les emplacements où les communautés s’assemblent pour attirer la divinité par leurs prières, leurs danses ou leurs sacrifices.

La mise en scène de la religion et du pouvoir tient souvent une place essentielle dans l’organisation des paysages des sociétés historiques : beaucoup de villes sont nées de centres cérémoniels (Barabudur à Java : Mus 1935 ; Chine, Wheatley, 1972 ; Égypte et Mésopotamie, Lampl, 1968 ; Grèce et Rome, Rykwert, 1976, Amérique précolombienne, Hardoy, 1968). Des religions comme le christianisme ou l’Islam ne s’appuient plus sur des représentations un peu naïves de l’axe du monde, du mont Méru (Lombard, 1990), ou sur la détermination astronomique des points cardinaux (Blanchon, 1994; Clément, 1995), pour structurer leurs paysages symboliques. L’espace civil y est cependant ordonné autour de l’Église, du temple ou de la mosquée. Certains monuments religieux sont investis à la fois par le pouvoir et par le sentiment identitaire de la collectivité nationale (Racine,1993).

La composition des paysages symboliques met en œuvre des arts variés — architecture, statuaire, art des jardins. Dans certains cas, de véritables opérations d’urbanisme sont menées. Les villes chinoises traditionnelles, la première génération des villes japonaises, à Nara et à Heïan (l’actuelle Kyoto), ou les villes renais¬santes et baroques issues de la révolution de la perspective en témoignent (Blanchon, 1994 ; Clément, 1995). C’est dans ces cadres que les artistes font souvent preuve d’une admirable aptitude à rendre accessible à tous l’ensemble des textes qui fondent à la fois la conscience religieuse et l’allégeance au pouvoir(Duncan, 1990 ; 1992).

L’intérêt pour le paysage prend d’autres formes en Chine à partir de l’époque T’ang et en Europe au moment de la Renaissance (Berque, 1995) : l’ensemble des formes naturelles ou aménagées par l’homme devient motif de révérence, source d’expérience esthétique et objet de conservation ou de formes privilégiées d’aménagement — on le voit dans l’art des jardins qu’engendrent ces civilisations.

Quelques lectures

Fernand Braudel (1987) fournit une introduction commode aux grandes civilisations historiques et à leurs modes d’utilisation de l’espace. De grands classiques de la géohistoire font revivre les constructions territoriales de quelques grandes aires : Braudel (1949 ; 1985) pour le monde méditerranéen, Kayser (1990) pour ses sociétés rurales dans le contexte actuel, Denys Lombard (1990) pour le carre¬four javanais, Maurice Lombard (1971) et Xavier de Planhol (1957 ; 1968; 1993 ; à compléter par Wirth, 1993, sur les villes) pour le monde islamique, les facteurs de son évolution, sa première grandeur et ses avatars ultérieurs.

Il est également possible de reconstituer les traits géographiques de civilisations historiques anciennes. Les travaux de Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet (1964), Jean-Pierre Vernant (1965), Vidal-Naquet (1981) et de Polignac (1984) éclairent l’organisation du foyer, de la cité et du monde grec du viie au IVe siècles avant notre ère. Les études récentes éclairent les origines du monde chinois (Wheatley, 1971 ; Lévi, 1989) et son fonctionnement classique (Skinner, 1964 ;Balasz, 1968 ; Gernet, 1972).

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